Marie

Marie n’arrivait pas à dormir. Oh, ce n’était pas tant les émotions de la journée qui l’agitaient encore ! Bien sûr, cela n’avait rien d’agréable pour une mère de récupérer sa gamine à moitié sonnée avec deux dents de pétés. Urgence, hôpital, cautérisation, points de couture, consolation. Mauvaise chute de cheval, plus de peur que de mal. Tu parles ! Le pire, c’est que Prune ne tarderait pas à recommencer. N’avait-elle pas voulu retourner à l’entraînement ce soir même ?

A cette heure, Marie n’avait personne pour confier les doutes de la nuit. Personne pour l’aider à se débarrasser des horribles pensées qui l’assaillaient. Fallait-il vraiment remplacer les dents cassées de Prune ? Sa fille n’était-elle pas déjà trop belle ? Ces deux dents manquantes rétabliraient l’équilibre et remettraient au moins sa fille au niveau de tout chacun. A treize ans, Prune détournait déjà les regards des hommes et suscitait déjà l’envie et la jalousie des femmes. Marie le voyait bien. Elle-même ne se perdait-elle pas parfois dans le visage de Madone de sa propre fille?

Trois heures trente-trois, affichait le réveil moqueur. Marie s’énervait encore et encore. Elle n’arriverait donc jamais à dormir. Elle était non seulement insomniaque mais surtout mauvaise mère. Mais quelle idée affreuse de vouloir enlaidir sa fille pour la protéger ! Il n’y avait qu’elle pour s’inquiéter des désirs des autres. Après tout, depuis tout enfant, Prune se souciait peu des effets qu’elle provoquait. Il n’y avait que deux choses qui l’intéressaient : les chevaux et son ami Ajit, le fils des croque-morts.

Drôles de fréquentations, oui ! Elle n’aurait pas pu jouer à la poupée ou échanger des ragots de magazine avec ses copines, non. Chaque jour, Prune se levait aux aurores pour rejoindre à vélo les écuries de la ville, nettoyer son cheval et le monter avant l’école. Le soir, c’était partie remise. A l’exception des jours où c’était goûter récré avec Ajit.

Ce pâle gamin à la peau dorée avait le don de mettre mal à l’aise Marie. A ses côtés, elle sentait comme un grand froid et son âme mise à nu. Marie préférait toujours l’éviter quand il était chez elle. De toute façon, quand ces deux là, Ajit et Prune, étaient ensemble, ils étaient inaccessibles à qui que ce soit…

Mais à force de se retourner dans son lit, Marie perdait peu à peu la partie et le sommeil reprenait ses droits. Respirer, il suffisait de bien respirer du ventre et de se débarrasser des doutes. Oui, c’était décidé. Elle appellerait demain le dentiste pour remplacer les dents cassées de Prune au plus vite…

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