Ajit

Finalement, pouvait-on dire qu’Ajit était mal tombé ? Non, il avait trouvé des parents aimants et c’était ça qui comptait. Ils étaient aussi pâles que lui bronzé, aussi terriens que lui aérien et aussi surpris que lui de son arrivée. Bien sûr, les rumeurs allaient bon train dans la ville où ses nouveaux parents habitaient. Quelles que soient les saisons, les oiseaux de malheur ne manquent jamais.

« Pas étonnant que le ventre de Mme Dagneaux soit flétri et incapable de porter le moindre bébé ! A force de fréquenter les morts, c’est ça qui arrive : rien ! », entendait-on au marché le samedi matin. « Il paraît qu’ils l’ont acheté à la mafia indienne. Il y a un vrai trafic d’orphelins là-bas entre les croque-morts et les mafieux. Pas étonnant que les Dagneaux aient une connexion directe ! », chuchotait-on dans les salons des coiffeurs. « Pff, ce n’est plus un âge pour avoir un enfant ! L’adoption, c’est vraiment pas naturel… », raillait-on au bistrot du coin.

Ajit était arrivé à l’âge de trois ans dans le foyer de Mr et Mme Dagneaux. Il avait posé ses grands yeux noirs et éberlués sur cette petite femme grise et son grand mari décharné. Il ne s’était pas senti dépaysé. Il lisait dans leur regard tristesse mélancolique et amour insatiable. Il comprit qu’il était chez lui.

Depuis toujours, Ajit avait été ce garçon impavide que connaissait Prune. Seuls ses traits rappelaient ses origines : ses pommettes hautes, sa peau dorée, la finesse de ses traits et ses lèvres charnues. De l’Inde, il ne se souvenait de rien mais il était baigné par le souvenir lent et épicé du Gange qui coulait à travers ses veines, les cadavres qui y flottaient, la douceur du jasmin, la vie hurlante malgré tout et l’odeur entêtante du cuir.

Ajit avait aidé ses parents, très jeune. Quoi de plus normal ? Les repas du soir à la maison étaient ponctués entre la soupe au cresson et les morts du jour, entre la flamiche au maroilles et les mises en bière du mois. A treize ans, Ajit accompagnait son père aux enterrements les week-ends. En début de semaine, il voyait sa mère préparer le mort. En fin de semaine, il rendait le mort aux vivants et puis au caveau qui l’attendait.

A force de la côtoyer, Ajit avait fait de la mort son amie ; « la dulce muerte » l’appelait-il. Pourquoi la craindre ? Il voyait bien que c’est elle qui leur permettait de vivre. Il avait adopté la même déférence complice que ses parents vis-à-vis d’elle. Cela n’empêchait malheureusement pas les cauchemars la nuit. Et Ajit n’aurait jamais dormi si sa mère n’était venue l’embrasser et le prendre dans ses bras, soir après soir.

A l’école, Ajit n’était pas trop aimé. Trop différent, trop orgueilleux et puis «t’approche pas trop de lui, c’est le fils adopté du croque-mort ». Ajit s’en foutait royalement, il avait une bonne droite et elle était prête à s’exprimer pour quiconque la chercherait de trop près. Et qu’importe, parce qu’à part la mort, Ajit avait une autre amie : Prune…

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