Récit de Jean-Gustave

« Ah, ça, Monsieur le Commissaire, je peux vous dire que Trouspinette, elle était bien brave ! C’est-y pas malheureux tout ça ! Elle était juste encore un peu jeune, un peu nerveuse, vous voyez… C’est normal, après tout, je n’ai même pas eu le temps de la débourrer. Quel gâchis ! Elle était si prometteuse. Oh, la, la, elle en aurait gagné des courses ! C’est moi qui vous le dis. Vraiment, c’était une belle petite jument… »

Après Tara, c’est au tour de Jean-Gustave Richaud, agriculteur, né le 11 novembre 1973, la victime dans cette affaire, de témoigner. Monsieur le Commissaire soupire, il aimerait bien terminer au plus vite sa perquisition et boucler son rapport mais on dirait que c’est reparti pour un tour. Il en a déjà eu pour trois quart d’heure avec la Parisienne juste pour qu’elle finisse par lui donner l’information clef : la porte de son domicile était restée ouverte. Il va falloir maintenant écouter les doléances de la partie adverse. Il se réinstalle dans son vieux fauteur en cuir et demande à son interlocuteur d’en venir au fait.

« Eh ben, c’est simple. Je faisais brouter mes bêtes dans le champ. La journée avait bien débuté. J’avais un agneau qui était né le matin même. J’étais content, tout s’était passé impec. La mère se portait bien et le petit aussi. C’était le premier de l’année. Eh oui, il lançait la saison, le petiot. Je pensais à tout ça alors que je fumais ma gauloise. J’étais encore fourbu par la mise à bas mais satisfait. Et voilà que c’est-y pas soudain que je vois ma Trouspinette se faire la belle au loin et sortir de l’enclos. Boudiou ! Ca m’apprendra à rêvasser comme un crétin des Alpes !

Ni une ni deux, je pars à sa poursuite. Il ne vaut mieux pas la perdre de vue la mignonne, elle est capable de n’importe quoi. Elle avait un tempérament si sanguin, c’est ça qui a fait son malheur, je peux vous dire ! Trouspinette, reviens ici ! Tout de suite ! Mon Dieu, mais quelle mouche l’a donc piquée ce matin ? Elle galope comme une forcenée, sa belle crinière au vent, jusqu’au fond de la vallée.

Moi, j’ai dû mal à suivre avec mon genou claudiquant, suite à mon accident de batteuse de l’été dernier. Et c’est là que je commets la plus grosse faute de ma vie. Idiotement, je pense que je suis sauvé lorsque je la vois qui s’approche de la maison du ruisseau et s’y arrête. Essoufflé, j’en profite pour ralentir le pas. Ah, comme je m’en veux ! Parce que, non, la Trouspinette, elle ne s’y arrête pas du tout, elle a tout simplement décidé d’y rentrer. Et Dieu sait pourquoi ! Ce cheval, voyez-vous, n’était vraiment pas comme les autres…

Et c’est là que commence le carnage. Devant mes yeux effarés, ma jument entre dans la maison aussi facilement que l’on glisse d’un toboggan. Mais les murs sont bien trop étroits pour elle. Vous la connaissez bien la maison du ruisseau, Monsieur le Commissaire. C’est connu dans toute la région : il n’y a aux Parisiens qu’elle puisse plaire, toute biscornue qu’elle est avec tous ses angles qui ne servent rien. Quel intérêt d’une minuscule bâtisse octogonale, vous pouvez m’expliquer ? Demeure de charme qu’ils disent, tu parles ! Demeure de merde, oui ! Une incongruité ici, une erreur architecturale, un OVNI grotesque, oui !

Et voilà donc ma Trouspinette prise comme un rat dans ce piège ! Elle n’y comprend rien, elle devient folle. Sa nature sauvage se cogne à tous les pans de la baraque. Si elle a été assez adroite pour y pénétrer, impossible par contre d’en sortir. Et bling et blang ! Je l’entends qui s’obstine et chaque coup l’enrage davantage. Alors, elle démolit tout sur son passage. J’entends les meubles qui craquent et s’effondrent sous ses sabots, la vaisselle qui se casse, les glaces et les vitres qui se brisent. Je crie comme un âne pour tenter en vain de la calmer. La maison tremble mais c’est elle qui en train de dévorer ma pauvre bête. Ma jument est désespérée et hennit à tous les diables. Plus elle tente de fuir, plus elle se mutile, folle de rage. Et paf, la porte d’entrée s’écroule m’empêchant définitivement de l’aider. Moi aussi, je deviens fou de douleur, d’impuissance. Le sang dégouline de partout. Je n’ai qu’une prière, c’est que cette charcuterie se termine au plus vite…

Enfin, Trouspinette se jette par la fenêtre et tombe dans le fossé derrière la maison. Elle ne peut plus bouger, totalement coincée. J’accours. Je ne reconnais pas ma bête. Lacérée, éventrée, éborgnée. On n’y voit plus que du sang, des os et je dirais presque des larmes mêlés à sa sueur. Trouspinette respire bruyamment, elle est chaude encore. Pourtant l’odeur de cadavre émane déjà d’elle. Bientôt, ma plus belle jument ne sera plus que charogne fumante. J’en ai vu dans mon métier et pourtant, je peux vous dire que je n’ai jamais vu de spectacle aussi pitoyable, aussi inhumain.

A mon tour, je cours comme un forcené, crinière au vent. Mon genou ne me fait même plus mal. Je remonte à la ferme, saisis ma carabine et dévale à nouveau la vallée. Trouspinette m’attend dans sa fosse. La vie sort encore de ses naseaux. Le rythme de sa respiration s’est ralenti. Les mouches qui l’entourent semblent l’avoir hypnotisée et la bercent doucement. Je prends ma carabine et vise au plus juste pour lui signer son arrêt de mort. Elle meurt immédiatement.

Je ne demande pas de dédommagement, Monsieur le Commissaire. Je m’en fous. C’est trop tard. Tout ce que je voudrais, c’est qu’on en finisse une fois pour toute avec cette maison, cet appendice ridicule et dangereux dans les champs, comme un nez énorme en plein milieu de la figure. »

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