Rêves éventrés

Il est onze heures du matin et je suis là, frémissante, aux premières loges de l’arène, le ventre vide, sous le soleil du plomb à attendre, impatiente, que le premier taureau entre dans l’arène. Autour de moi, tout le monde, il est chic, tout le monde, il cocote et tout le monde freine la même bouillante ardeur. Pourquoi mon premier réflexe a été de revenir dans le lieu qui m’avait fait tant souffrir la veille ? Aujourd’hui encore, je n’explique pas pourquoi au lieu de fuir, je m’y suis précipitée…

Le spectacle commence ! Ce n’est plus un tableau abstrait cette fois-ci mais bel et bien une bête en chair, en os, en sueur et en sang que les hommes mettent à mort. Pour rien, juste pour la beauté du geste. Je suis fascinée par cette danse cruelle, macabre et envoûtante. Je crie, je m’enthousiasme, je pleure. Et je suis le taureau qui chaque fois meurt. Je veux tout voir, tout comprendre. Je vois encore sept taureaux se faire tuer ce matin-là. A la fin de la corrida, j’insiste pour qu’Henry m’emmène dans la fosse où l’on dépièce les cadavres des bêtes. Ca sent fort, les mouches volent autour de nous. Et le taureau est là, immense, suspendu, les entrailles fumantes. Je pourrais entrer en lui et m’y blottir. En attendant, c’est Henry qui me serre dans ses bras. Le pire dans tout ça, c’est que je suis heureuse. Comme si toutes mes peurs s’échappaient de moi à travers toutes ces vies éventrées.

C’est à la suite de ça que je suis venue m’installer ici, dans la petite maison du ruisseau. Oh, tout d’un coup, mon récit a peut-être l’air de sauter du coq à l’âne, mais, non, pas du tout… Laissez-moi vous expliquer. Après la corrida, j’ai juste décidé de faire ce que j’ai envie de faire. Je fonçais comme un bœuf et plus rien ne pouvait m’arrêter. Et pour commencer d’abord, j’allais me débarrasser de ce foutu nez qui m’emmerdait la vie. Eh bien, oui, si j’avais envie de faire mon Mickaël Jackson, plus rien ne m’empêcherait ! Opération chirurgicale… Corbillard ? Non, je vis, c’est réussi ! Je ne sens plus rien du tout, si ce n’est le coup du sang en permanence dans la bouche. Et j’en ai pour trois mois de convalescence, de pansements et de bouillie épaisse. Je m’exile alors à la campagne pour me cacher, me ressourcer à l’air frais –vous voyez, j’y viens !-. Par le biais d’une agence immobilière, je découvre, enchantée, la petite maison du ruisseau et m’y installe illico. Les gens sont gentils ici, je m’y plais. Mon journal m’a autorisé faire du télétravail. Je me contente de tenir ma chronique hebdomadaire. Mon ton est devenu de plus en plus caustique, je raconte tout sur mon changement de chenille en papillon. Ca marche du tonnerre. Bref, je vis ma success story ! Je me zénifie, je parviens à écouter les gens et même à m’ennuyer, sans yoga et sans montagnes russes sentimentales… Mieux encore, mon nez quitte peu à peu sa forme de choux fleur éclaté et apparaît peu à peu tel un petit bouton d’or. J’avoue, pour la première fois de ma vie, je me plais.

Et voilà, ce matin, je décide de remonter sur Paris pour mon premier rendez-vous avec mon équipe depuis des mois. C’est le grand jour aujourd’hui, je retourne dans l’arène ! Je suis prête pour ma nouvelle vie. Mais, oh la, la, il ne me reste plus que cinq minutes. C’est de ma faute, j’ai pris tellement de retard à changer cinq fois de tenues. Le taxi est déjà là. Je claque la porte. Je me m’envole, libre comme l’air… Vous allez voir! Pirouette, cacahuète, mon bout du nez s’est envolé ! Dans mon enthousiasme, j’oublie juste de fermer la maison. J’avoue, voilà ma seule erreur. Je n’aurais jamais pensé pas que cela aurait été la cause d’un véritable bain de sang… »

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