Eau de vie

C’est dans ce moment suspendu et minéral, sous cette lumière pâle de fin d’après-midi, entre ma douleur de vieux chien et la sienne de jeune loup, que Jean craque et m’avoue tout, à moi, l’inconnu maugréant à la cheville foulée.

Il me dit qui est ce « on » qui lui a volé ce qu’il ne voulait pas donner. Les mouettes auront beau gueuler, je ne pourrais pas me boucher les oreilles. C’est l’histoire d’un ravissement classique, ce qu’on appelle en langage judiciaire un « détournement de mineur ».

Jean me parle de lui, son maître. Son récit est froid et carré. C’est un récit d’après catastrophe. Tout est passé, il est déjà trop tard. Le maître a séduit l’élève, en a sucé la sève, s’est ragaillardi de sa fraîcheur et puis l’a jeté pour aller chercher d’autres proies ailleurs.

Jean lutte pour parler et ne pas se laisser emporter par ses émotions. Il se confesse autant à moi qu’au cirque bleuté qui nous entoure. Il dit le pire : qu’il est toujours amoureux, qu’il ne peut souffrir cet abandon, qu’il est plus le coupable que la victime. Il dit la trahison finale : qu’avant de venir ici, il l’a surpris avec un autre que lui. Il dit la perte de l’être aimé, son cœur défroqué et son âme volée.

Et puis, il se tait, épuisé. Je lui prends la main. Il pose sa tête au creux de mon épaule. Je caresse sa joue imberbe de mon autre main. C’est la merde, j’ai honte mais je le désire. Je l’embrasse, il se laisse faire et s’abandonne entre mes bras.

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