Eau trouble

Il m’a fermé le clapet. Je regrette ma question. Jean se tait. Moi aussi. Devant son sérieux tragique, je n’ai plus envie de savoir qui est ce « on » qui lui a volé ce « je-ne-sais-quoi » qui ne voulait pas donner. Et je préfère me concentrer sur notre parcours et ma sortie de secours.

Toute ma jambe droite porte mon poids, je m’essouffle. Je transpire. Lui aussi. Je sens sa moiteur. Les mouettes ricanent de plus belle et me traitent de gros balourd.  « Mais c’est quoi cet éléphant à la patte cassée qui se fait porter sur le dos d’un bonhomme en porcelaine ? », persiflent-elles à mes oreilles.

Nous nous arrêtons un moment contre la roche pour reprendre notre souffle. Nous nous détachons l’un de l’autre. Dos contre la pierre chaude, seules nos épaules se frôlent encore. Ce n’est pas moi l’animal le plus blessé ici. Moi, ma souffrance n’est que physique.  L’autre, celle du gosse, semble toucher aux entrailles profondes. Je ne veux ni la porter ni l’entendre.

Des mots d’ailleurs se bousculent dans la tête : viol, désir, racket, dette. J’ai mal et j’ai peur. Je me rallume une clope, histoire de ralentir la marche et de gagner du temps. J’en propose une à Jean, il accepte. Nous nous amadouons l’un l’autre. Le soleil caresse nos visages. Nous sommes loin de tout et des autres.

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