La révolution a le goût du sang

Puis le soir est venu. C’est la fête dans toutes les rues, dans toutes les bodegas. Champagne et rires à gogo ! On boit trop, on danse, on se cherche, on dérive, on s’embrasse, on se pelote, on vole des chapeaux en paille ou des cœurs naïfs, c’est selon. Moi, je suis avec mes amis, l’âme en bandoulière et trimbalant une tristesse à en mourir. Pourquoi ? Nulle raison, comme dirait l’autre. Oui, c’est bien la pire des peines de ne savoir pourquoi sans amour et sans haine, mon cœur a tant de peine. J’approuve le poète! Je me sens si laide. La foule m’oppresse et tangue autour de moi. La petite bande que nous formons n’y résiste pas et se disperse peu à peu au gré des envies et pulsions de chacun.

Nous ne sommes bientôt plus que quatre : Pauline, Henry, sa femme enceinte Sidonie, et moi. Je perds vite Pauline emportée par un minet blond qui ne tarde pas à l’enlacer et l’embrasser goulûment. Rassurez-vous, ce n’est que le premier de la soirée… Mon pote Henry, lui, vient de se lancer dans une parodie moderne des exploits orgiaques du jeune Pantagruel et met déjà au défi un coma éthylique. Sidonie, indolente, dance lascivement, dans le pur bonheur d’être soi. Moi, j’ai la gorge serrée et je n’ai qu’une envie: partir. Je me déteste, comme ça, violemment. Je vois le monde extérieur s’animer autour de moi. Je n’y peux rien, murée derrière ma vitre transparente. C’est sûr, avec mon nez en forme de marron glacé, personne ne pourra jamais m’aimer! Et je vous épargne toutes mes autres noires pensées de ce soir là, l’énumération serait bien trop longue!

Pauline, qui a déjà largué son blondinet, voit mon malaise et tente de me consoler. Je danse avec elle mécaniquement. Je ne pense même pas aux taureaux morts, non. Je voudrais juste rentrer. Et lorsque Sidonie, fatiguée (elle est enceinte quand même!), déclare forfait, je saute sur l’occasion pour l’accompagner. Nous partons bras dessus dessous, nous protégeant l’une et l’autre. Mieux vaut ne pas partir seule, vu la débauche ambiante qui règne dehors. Nous arrivons enfin à la voiture. Je prends les clefs, me mets au volant et démarre.

Le choc est violent quand je freine brusquement pour éviter un jeune kakou qui a manqué ma priorité. Nos ceintures manquent de nous étrangler. Je n’ai plus de souffle. Je reprends mes esprits et me tourne vers Sidonie. Elle pisse du sang. J’ai peur.

– Ce n’est rien Tara, je saigne juste de nez! Je vais bien, tout va bien!

Et là, enfin, j’éclate en sanglots. Je m’effondre, je me déverse, je m’épuise de larmes. Je pleure tout ce que je ne suis jamais permise de pleurer. C’est un déluge, une inondation. Tous mes barrages s’effondrent… La suite, je ne m’en souviens plus très bien. Si ce n’est que Sidonie a dû reprendre la situation en main puisque elle me borde, bientôt dans mon lit, moi et mes larmes. Je m’endors d’un sommeil de plomb jusqu’à ce que la voix tonitruante d’Henry vienne réveiller toute la maisonnée au petit matin:

– Qui veut venir avec moi à la corrida! Attention, roulement de tambour, envoyez la musica! Il ne vous reste plus que cinq minutes, les filles! Qui veut voir de près les belles fesses des toréadors?

Est-ce bien moi qui répond ou mon rêve?

– Attends-moi Riton, j’arrive!

A peine ai-je le temps de me brosser, enfiler un jean que me voilà assise à côté de Riton en direction de l’arène…

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