Eau amniotique

Il y a beaucoup d’anges qui passent entre nous, ils nous caressent de leurs ailes en ce jour inaugural de printemps. Je me tais, crispé par la douleur et par ma propre bêtise. Quelle idée de confondre une mouette porteuse et une âme en peine ! J’ai l’impression honteuse d’avoir été surpris en plein délit de voyeurisme. L’autre ne dit rien par politesse ou par gêne. Heureusement, dans toute situation, le pragmatisme indique toujours une issue.

J’éteins ma clope dans les gravats, la fous dans ma poche et dis :

– J’ai bien peur de ne pas pouvoir rentrer seul. Il va falloir que tu m’aides.

Mon bon samaritain de Danois acquiesce bien sûr. Tant de bonne volonté a le don de m’énerver. Je déteste être vulnérable.

Je lève tant bien que mal, je m’appuie sur son épaule. Le verdict est sans appel : impossible de poser ma jambe gauche au sol. Le cloche-pied dans les calanques me conduira direct à l’eau glacée. Sous mes grognements, mon secouriste passe mon bras droit derrière son cou. Il est trop grand pour moi. Je perds emprise et manque de tomber.

– Tout va bien, restez calme ! Mettez plutôt votre bras autour de ma taille.

Bassin contre bassin, je sens sa chaleur et ses hanches osseuses de jeune homme.

– Accrochez-vous bien ! On va y aller tout doucement…

Les mouettes ne hurlent plus, elles ricanent désormais à notre vue : moi claudiquant appuyé sur cet échalas blond. Je suis étonné par son assurance soudaine et sa confiance en chacun de ses gestes. Je me demande s’il ne m’a pas refilé toute sa poisse, oui. Alors, j’attaque :

– Je t’ai vu, tu pleurais tout à l’heure.

– Oui.

– Pourquoi ?

Il fait une pause, s’arrête et, en me regardant droit dans les yeux, me dit :

– On m’a volé quelque chose que je ne voulais pas donner.

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