Promesse

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Le lendemain, Audrey tient sa promesse. A onze heures, Morand note l’arrivée de la babysitter au 82 Avenue Mozart. Audrey sort vingt minutes après. Elle est habillée de manière élégante mais non ostentatoire. Morand est dans sa voiture, il a laissé son scooter au garage en raison de la pluie. Elle frappe à sa fenêtre.

– Je peux entrer ?

– Oui, bien sûr.

Elle s’assoit à ses côtés.

– Vous êtes prêt ? On y va.

– Où ?

– Dans vos bureaux. Vous allez me montrer ce que vous avez récolté sur moi. On va essayer d’en faire une belle histoire.

– Ce n’est pas drôle.

– C’est à mon tour de voir votre intérieur, non ?

Il se demande si elle se moque de lui. Il ne sait jamais où veut en venir cette femme.

– Alors, on démarre ?

Il appuie sur l’accélérateur.

***

– Je n’ai pas de bureaux. Je vous préviens.

– Très bien. On va chez vous dans ce cas.

– Vous risquez de ne pas aimer. C’est pauvre et moche.

– Arrêtez de vous déprécier, orgueilleux.

***

– Vous avez une mission de prévu après moi ?

– Pas encore. Des plans réguliers, c’est tout.

– Vous avez des plans réguliers ?

– Oui, des maris jaloux qui désespèrent de la constance de leur femme.

– Un peu comme moi, en sorte.

– Oui, mais vous, cela reste une mission courte. Votre mari veut des preuves. Et s’il n’y en a pas, il abandonnera.

***

Elle arrive chez lui. C’est comme il l’avait annoncé. Il a une petite maison dans une zone pavillonnaire, sans intérêt, en banlieue de Paris. Il lui prépare un thé tandis qu’elle déambule dans le salon qui fait office bureau. Tout est bien rangé, les dossiers classés sur les étagères, l’ordinateur sur l’unique table. Les meubles sont d’Ikea. Il revient et lui demande si elle a faim. C’est l’heure du déjeuner. Oui, elle veut bien manger. Il lui dit qu’il a de quoi faire pour deux. Ca sera très simple : une salade et une viande qu’il a achetée hier. Oui, très bien. Il part dans la cuisine et coupe tout minutieusement : les trois tomates, la boule de mozzarella et le beefsteak. Il revient avec deux belles assiettes entre les mains. Elle met la table, elle part chercher les couverts dans la cuisine. Elle se familiarise avec le lieu.

Ils mangent. Il sort une bouteille de vin rouge. C’est plus agréable, non ? Elle lui demande si il a déjà reçu des femmes ici. Non, elle est la première. Personne ne vient jamais ici. Personne ne s’intéresse lui et c’est normal, il préfère ça. Pourquoi elle ? Parce qu’elle le lui a demandé tout simplement.

– C’est bon, ce que vous avez préparé. Je ne sais pas si l’on peut dire cela d’un mets mais c’est un peu maniaque, comme vous.

Il se sent bien avec elle. Il lui montre sur son ordinateur le dossier qu’il a sur elle. Elle voit ses photos volées, elle voit son regard sur elle. Elle ne se reconnaît pas. Il a capturé sa fragilité : son dos un peu voûté, sa nuque noueuse et ses longs cheveux derrière lesquelles elle se cache. Elle lui dit qu’il ne devrait pas la photographier comme ça. Elle lui dit qu’elle aime son mari, que c’est dommage, il est arrivé un peu trop tard. Elle lui dit le bonheur qu’elle a eu quand elle a su qu’elle était enceinte et comme maintenant tout ceci la pèse. Elle n’était pas faite pour ça, la gravité, les responsabilités. Elle devrait peut-être apprendre une langue étrangère et partir. Tout abandonner. Un moment, elle en caresse le rêve. Il voit que c’est bien plus tentant pour elle que de s’abandonner dans ses bras à lui et de l’aimer. Ils ont fini de manger, c’était bon, elle le remercie. Elle lui demande ce qu’il a préparé pour le dessert. Et puis, de nouveau elle passe du coq à l’âne.

– C’est de ma tristesse dont est tombé amoureux mon mari. Elle entraîne les autres dans leur sillage. Elle a disparu quand Cassandre est née. Mais elle est toujours là et c’est moi. Il a juste oublié. Je crois qu’avec vous, il a espéré avoir cette confirmation. Et il l’aura. Vous lui direz qui je suis et que vous aussi, vous êtes tombé amoureux. Que s’il y a eu un amant, c’était vous. Nous n’avons rien consommé car je ne vous aime pas. Ou peut-être juste un peu, juste assez pour vous rendre votre vie. Pour vous redonner une apparence et peut-être vous faire goûter la couleur des choses. Vous comprenez, Morand ? Tout à l’heure, nous allons reprendre la voiture. Je vais poser ma main sur votre cuisse, nous nous tairons jusqu’à chez moi. Je vous caresserai. Ensuite, vous finirez les deux derniers jours de votre filature. Vous ferez votre rapport. Et puis vous cesserez ce métier. Vous, vous aurez le courage de vivre, celui que je n’ai pas. En vingt-quatre heures, vous quitterez cette maison et tous les contrats qui vous lient à votre vie d’ici, et vous prendrez la route. Sans savoir où elle vous mènera. Vous disparaitrez. Et peut-être alors vous apparaitrez sur la pellicule. Enfin, on arrivera à vous voir sur les photos. Enfin, les garçons des cafés viendront prendre votre commande. Enfin, les femmes vous regarderont.

– Il n’y a pas de dessert, seulement du café.

– Très bien, je n’aime pas le sucré.

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