Transports en commun

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J’ai repris les transports en commun, je me suis baignée dans la foule, je me suis absentée, je suis redevenue un corps isolé et indépendant. Dans le métro, plus que quiconque, je dois me protéger des autres. Le flux d’information est trop grand, je risquerai d’être noyée. Je mets mes casques sur les oreilles, je me déconnecte. J’arrive au cabinet, salue Anna. Elle me propose des chouquettes, oh, merci, c’est adorable. Je les prends, lui promets de les manger plus tard avec mon café de dix heures. Oh la saloperie de ces bonnes femmes qui veulent toujours vous faire grossir, pour vous garder dans leur giron, dans leur amour étouffe-chrétien, loin des hommes, des femmes ou du désir des autres. Putain, elle ne voit pas que je sors d’une grossesse et que j’ai bien dix kilos à perdre ! Sur les fesses, les hanches et le ventre ! Putain, putain ! Putain, je commence à parler comme Chris… J’entre dans mon atelier. Ici, tout est blanc. La peau de bête par terre, les fauteuils design à bascule, mon bureau norvégien, le sofa du fond et ma chaise…sur laquelle est assis quelqu’un. Qui s’est encore tapé l’incruste ? Il me semblait pourtant avoir bien fait le ménage hier soir avant de partir. Le dossier du siège me fait face puis virevolte. Son occupant tape des pieds, musique à fond et walkman aux oreilles, jean délavé, chemise à rayures de seconde main et veste trop courte, coupe de footballeur soviétique, petite queue de rat et sourcil épais. Je le reconnais immédiatement : Gueffroy, le dernier fusillé du mur. A ma vue, un sourire d’ange s’accroche à sa face juvénile, il ôte ses écouteurs et m’accueille d’un doux « bienvenue Mathilde, je t’attendais. » J’en oublie mes remontrances. Sa naïveté me touche. J’ai envie immédiatement de le consoler mais qu’est-ce qu’il fout ici ? Je ne l’ai pas convoqué. Mon charabia l’amuse, il rit. Il se lève, remets les écouteurs sur son crâne et commence à breaker sous mon nez. « Regarde, c’est ce que j’appris cette semaine. MC Hammer vient de nous rejoindre, je ne pensais pas qu’un jour j’aurais pu approcher une autre de mes idoles de si près. » Ah bon, il est mort ? Je ne le savais pas. Je suis contente pour lui. Je comprends qu’il a donc aussi rencontré Michael J., après tout lui aussi est passé de l’autre côté, je l’en félicite. Non, malheureusement pas lui, me répond-il, c’est la même chose qu’ici, la liste d’attente est trop longue ou aléatoire, ça ne risque pas immédiatement de lui arriver. Et il enchaîne, gêné, comment vont les petites ? Bien, je lui réponds, je leur ai trouvé un babysitter. Mais c’est un peu compliqué pour l’instant, Chloé refuse de le rencontrer, on est un peu en froid à cause de ça mais moi, je sais que c’est une bonne personne. C’est sa première vie en tant qu’homme, il en bave, il est un peu perdu dans virilité, il a beaucoup souffert avant en tant que femme, il est en train de réajuster tout ça. Je lui fais entièrement confiance, il ne pourra jamais faire de mal à Anouk et Mariette malgré ses allures de terroriste corse. Il est surpris, il ne s’en était pas encore aperçu mais je parle drôlement. Et dans son anglais légèrement d’accent de l’est, il me demande :

– Tu es voyante ?

– Non, pas vraiment. Je n’ai pas cette prétention-là. Je suis énergéticienne, je vois les âmes passées. Je regarde plutôt le passé pour t’aider à prendre le bon tournant dans ton présent. Disons plutôt que je suis quelqu’un de poreux. Je lis les vies antérieures, je décèle les remontées karmiques, je capte les troués imaginaires, je vois ce que les autres souvent ne veulent pas voir. Comme toi, par exemple.

Il est sceptique, il aimerait bien me croire mais il s’en excuse, il a reçu une éducation très scientifique, sans foi. En Allemagne de l’est, on ne rigole pas avec la quatrième dimension, tu sais. C’est bien la première fois que je croise une fantôme qui ne croit pas en lui-même :

– Mais, un jour, tu as bien voulu voir ailleurs ? Voir si l’Amérique dont tu rêvais existait vraiment ?

– Oui, mais ce n’est pas pareil.

– Pourquoi, alors, viens-tu ici ?

– Je n’aime pas le mur, je n’ai jamais aimé les murs.

J’ai un rendez-vous téléphonique dans dix minutes, il faut qu’il déguerpisse mais après ces dernières paroles, je ne sais plus comment faire pour le chasser. Je m’assois sur l’un de mes fauteuils à bascule, me balance d’avant en arrière et ferme les yeux. Alors je lui raconte une histoire, après tout c’est encore ce que je sais le mieux faire : « Ecoute Gueffroy. Un matin, la nuit s’oublia et se coucha plus tard que prévu. Elle s’amusait tellement. Coïncidence. Le jour, qui se morfondait alors d’ennui, se leva, lui, plus tôt que prévu. Ils se rencontrèrent dans le parc de la ville. Les grilles n’étaient pas encore ouvertes. La nuit se préparait à dévaler le toboggan ; le jour, encore mal réveillé, tâtonnait en bas dans le bac à sable. Dans son ivresse, la belle s’abandonna et glissa, glissa, glissa tout au long de la pente. Elle ne connut pas la chute car elle tomba dans les bras du jour. O surprise ! Mais qui es-tu, toi ? Et toi ? Au passage, il vit sa lune et rougit. Décontenancés tous deux, ils furent pris d’un incompressible fou rire. Quand elle riait, elle était charmante. Ses yeux se plissaient, elle devenait chinoise, elle en pleurait, des paillettes irisées fusaient de toutes parts. Voie lactée. Souvenirs passés. Quand il riait, il était irrésistible. On l’aurait suivi jusqu’au bout du monde. Son rire à lui était une invitation à la danse et au voyage. Le ciel s’ouvrait, la ligne d’horizon perdait de sa linéarité, la ligne de fuite ondulait. Tout était de nouveau possible. Ils se reconnurent. C’était si bon. Ils se serrèrent l’un contre l’autre et roulèrent dans le sable. Poudre blanche, explosion de joie. Ils s’embrassèrent. Temps suspendu… » La sonnerie du téléphone vient interrompre le fil de mon récit. J’ouvre les yeux, me retourne. Gueffroy a disparu. Je sais qu’il reviendra. Je décroche : « Oui, Mathilde N, énergéticienne, je vous écoute. »

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