Powerpoint

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Rideaux baissés, noir, nous sommes dans l’entresol du groupe Tournesol. Mon Powerpoint défile. Je débite par cœur son baratin et empêche ma voix de trembler. Mon tailleur bleu Yves-Saint-Laurent me confère une prestance dont je manque cruellement en ce moment. Qu’importe, cela ne se voit pas. Je suis droite sur mes escarpins, conquérante. Jean-René, mon consultant éditorial, et Nathalie, ma graphiste, me soutiennent du regard. C’est la finale. En face de moi, le dir’ général Mr Pons, la dir’ de comm’ Mme Doukhan et le dir’ RH Mr Visconsin décideront si oui ou non je décrocherai leur contrat. Pour mieux vendre leurs mottes de beurre. Je vois à peine leur visage éclairé par l’écran de leur ordinateur. Ils prennent des notes. Grand oral. L’enjeu est serré, mon agence vient de perdre coup sous coup deux budgets. Je ne peux pas me louper. Pour l’instant, je ne vois pas comment terminer l’année. Emportée par le propos et mon désir de séduire, je ne tarde pas à me prendre à mon propre jeu. Les nombres m’emportent et j’en oublie mes soucis d’entrepreneuse, l’épée au-dessus de ma tête, dix personnes sous ma responsabilités, mes tracas domestiques, mais que veut vraiment Mathilde ?, et mon manque de sommeil lié à nos deux petites merveilles. Je suis dans l’arène, ils lèveront le pouce à la fin de mon combat. Sentence de vie et je décrocherai la victoire face à mon dernier concurrent. Donc… « la datavisualisation est l’avenir de la communication et du journalisme (slide n°1). Les data ont un sens, celui qu’on veut bien leur donner (slide n°2), car les données parlent et nous racontent une histoire : c’est le data teller (slide n° 3). Ce n’est plus l’ère du dir’comm’ mais du dir’ content…(slide n°4, accompagnée d’une musique mystérieuse…si ça avait été possible, j’aurais bien aimé ajouter un peu de fumée comme au théâtre et au cinéma…). Bienvenue dans le monde du Data Brand Content (slide n°5 avec lancée de confettis virtuels). Pourquoi ? (slide n°6, le bouquet ante final avec l’une de nos plus belles infographies) Parce que nos trois cerveaux sont ici touchés : le reptilien avec des produits qui parlent aux sens, le limbique par une communication basée sur l’émotion et l’affinité, enfin le néo-cortex par une communication en data favorisant l’apprentissage et la raison. » J’enchaîne. Fini le tableau Excel morbide et abscons ! Aujourd’hui les chiffres, c’est sexy ! C’est visuel et pertinent, c’est joli et éclairant, c’est rapide et profond. Mes interlocuteurs hochent la tête et me présentent davantage leur profil gauche. Je décode leur langage corporel à l’appui de mes cours de synergologie : ils se détendent donc. Je suis en train de les mettre dans ma poche. Passage de balle. Jean-René, ma carte joker, prend mon relais pour l’étude de leur cas détaillé. L’heure de la reco a sonné ! Je lui fais confiance, le garçon est brillant. Il parle avec décontraction et précision. Et il est joli à regarder avec ses cheveux crépus, son long corps nonchalant, ses mains fines et son visage à la Pharrell Williams. Je pars m’asseoir. Je ne le quitte pas des yeux. En bonne geekette, je ne peux pourtant pas m’empêcher d’avoir plusieurs fenêtres ouvertes. Ah si la vie pouvait être aussi simple que je le dis… Je pense à Mathilde. Ce matin, encore sous la couette, j’entendais des bruits étouffés de la cuisine où elle était avec les deux petites : le ronron de la radio, les notes d’une chanson et des éclats de rire. J’ai même cru percevoir les murmures d’une voix masculine. Ou était-ce mon rêve ? Ou mon cauchemar ? Je crains toujours que Mathilde me quitte pour un homme. Qu’elle me déclare un matin : « j’en ai assez, désolée, je t’aime mais ça me manque. » Et moi comme une idiote, je fais entrer le loup dans la bergerie ? J’invite le pire des mâles dans notre gynécée pour garder les petites ? Je suis dingue. Non, ce n’est pas possible. Une croix dans ma tête : appeler le terroriste irlandais pour annuler notre rendez-vous. Je trouverai bien un prétexte quelconque. La présentation se termine. Je suis fière de JR, il a fait du bon boulot. Je note. La dir’ de la comm’ a même desserré les jambes, on tient le bon bout. Je me lève, c’est à mon tour. Je reviens sur le devant de la scène : « Oui (c’est toujours bien d’être positif), votre entreprise est devenue média. (slide n°19) Data empowers Brands (slide n°20). Le trésor caché de Tournesol est dans les chiffres (slide finale n°21, les numéros se transforment en pistil qui se précipite au cœur de la fleur logo de l’entreprise et l’éclaire comme un soleil). » Silence. On ouvre les rideaux. On se regarde pour la première fois dans le blanc des yeux. Nos trois jurés abaissent leurs écrans en même temps. Applaudissements. C’est gagné. Ouf ! Et c’est décidé, je vais me débarrasser de ce type avant qu’il ne soit trop tard. La guerrière se réveille en moi. Plus question de se laisser marcher sur les pieds. Avant tout, je dois défendre son territoire.

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