Chris

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–         Alors, t’en as ? Tu m’en refiles ?

–         Quoi ?

–         Ben, des références ! Il m’en faut pour la semaine prochaine.

Bar des Folies, Belleville. Lumière rouge tamisée. Emma est assise en face de moi, une bière à moitié entamée. La mousse lui dessine une légère moustache que j’ai envie d’embrasser. Emma, une ex, une grande brune adorable, vingt ans de moins que moi, un visage de chat à la Audrey Hepburn. Notre histoire a duré dix jours, elle ne m’en tient pas rigueur. Depuis elle est toujours prête à m’aider. Non, je ne baise pas à tire-larigot. Je me fais un point d’honneur de garder des bonnes relations avec mes ex. On ne sait jamais. Un jour comme celui-ci, elles pourraient m’en servir des témoignages : « oui, Mr Lohan est un parfait babysitter. Je le certifie. Je garantis de sa bonne foi et de ses compétences. » J’aime les femmes mais avec des dates de péremption. Je ne mélange pas. Je ne garde le glamour que pour les nuits. On se voit un soir ou deux et puis bye, bye. Je change de cul. Puis on s’appelle, on se confie, on festoie, on devient amis. C’est plus clair comme ça.

–         Je dois juste donner ton numéro de téléphone, au cas où. Les meufs n’appelleront pas.

–         A quoi bon demander des références alors ?

–         Au pire, tu leur balances la sauce. T’es comédienne ou merde ? J’ai gardé ton nourrisson pendant un an, tu étais très contente de moi, etc.

–         Tu crois qu’elles vont gober ça ?

–         Il suffit d’être précis. Ton faux gosse, tu lui donnes un nom. On peut inventer une ou deux histoires chou, à la con, – c’est avec moi qu’il a souri ou marché la première fois, un truc de ce genre- et puis voilà !

–         Je reconnais les techniques de menteur de Monsieur…

Cette petite, elle m’attendrit. Je me lève, la prends théâtralement dans mes bras dans le bar des Folies. Elle hésite entre me repousser et s’abandonner. Bonne fille, elle opte pour la seconde option :

–         Et si elles veulent me rencontrer ?

–         T’inquiète, tu n’auras aucun mal à leur mentir en face à face. J’en suis sûr. Ca te fera un bon exercice pour tes castings.

–         Merci. Mais je ne suis pas un peu jeune pour avoir un gamin ?

–         Tu rigoles ? A 25 ans, en Afrique, tu serais mère de famille nombreuse.

–         Qu’est-ce que tu peux être con parfois !

–         Tu reveux une bière ?

–         Oui.

Je fais un signe à Fred le patron, mon vieux frère, qui capte la commande sans un mot.

–         Tu vas demander à qui d’autre ?

–         Natacha, bien sûr. Et pour le coup, c’est presque vrai.

Natacha est ma dernière longue histoire, ça a duré six mois. Ma queue se dresse encore à son souvenir. Elle a des gros seins et un visage de cochonne. Elle est partie monter une école de sexe à Sydney. Histoire de valoriser son expertise française. Elle ne manque pas aussi d’humour, celle-là… Elle a une gosse de trois ans. Je m’en suis un peu occupé à l’époque. Et puis, j’espère que le numéro de téléphone australien intimidera ou du moins impressionnera mes futures employeuses. Fred nous apporte les deux pintes, une 25 pour ma voisine, une grande pour moi, bien sûr. Emma réattaque :

–         Sérieusement tu veux ce job ? T’as déjà changé un bébé au moins ? T’es si fauché ?

Fred attend.

–         Ca fait dix euros, les amis. Désolé, j’ai terminé le service.

Là, mon regard dévie. Je fais mine de fouiller mes poches, prends mon air idiot. Emma a l’élégance de payer sans rien dire. Je suis dans la merde, oui, endetté de partout.

–         Et pourquoi tu ne reprends pas les chantiers ?

–         Ca me pète les couilles. Trop froid, trop tôt.

Ce que je ne lui dis pas, c’est que je me suis fait virer la dernière fois. J’ai déconné. Je suis parti en cassant la gueule à un mec. Moi même, je ne me souviens plus de la raison. Je suis grillé pour les prochains mois. Putain, pour une fois, j’ai une chance, j’ai envie de la saisir.

–         Arrête, c’est pas sorcier les chiards ! Pas la peine d’avoir inventé la poudre de Perlimpinpin pour se débrouiller.

–         Parce qu’en plus tu comptes les droguer, j’hallucine. Ouaih, enfin, tu devrais un peu répéter d’ici là. C’est quand ton rencart ?

–         Mardi. Attends, t’es en train de me proposer de jouer à la poupée ?

–         Pourquoi pas ? En tout bien, tout honneur, bien sûr. J’ai un copain de toute façon.

Ah le charme des donzelles de vingt-cinq ans ! Comment ne pas y résister ? Entre les cacahuètes et le brouhaha de l’apéro, je lui saisis la main. Elle est douce. J’y pose mes lèvres desséchées par mes trois paquets de clopes quotidiens. Les femmes me sauveront toujours.

–         On s’arrache ?

–         Oui.

Je suis déjà bourré, Emma a aussi un sérieux coup dans le nez. On oublie le froid sous nos trois écharpes et nos quinze degrés d’alcool. On décide de s’enquiller des canettes de bière, un chawarma chacun sous le bras, destination le parc de Belleville. On escalade les barrières, on se marre comme des baleines. La lune est pleine. Emma veut faire du toboggan. Je pose les bières, je la suis. A une seule condition : c’est elle qui commence et sur le ventre s’il vous plaît. On glisse. Je finis la tête dans ses fesses. Son cul sent toujours le cumin. Souvenir. Je n’y résiste pas, la pousse dans la petite hutte des jeux d’enfants, relève sa jupe, descends son collant en laine et m’enfouis dans sa chatte. Chaleur. Le cabanon se transforme en igloo. Emma gémit et exhale de la fumée de dragonne à chaque coup de langue. Le petit ami est bien loin. Dans ce bordel, je perds mon téléphone.

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