Trou normand

« C’est la mort du taureau qui a tout déclenché. Sinon, je ne serais jamais venue m’enterrer ici et tout ce carnage aurait été évité. Ou peut-être pas. Je n’y aurais pas été mêlée, c’est tout. »

Je suis au commissariat de Courtomer et je me confesse comme une parisienne prise en flagrant délit de rêve bucolique. Apparemment ce genre de chose coûte cher : une maison saccagée, un paysan encore hébété et un nouveau mort sur le carreau. J’ai mal au cœur, un goût de sang dans la bouche, le même que j’ai pu ressentir juste après mon opération. J’aimerais partir mais je dois rester pour témoigner. Témoigner de quoi ? De mon absence, oui. De mon irresponsabilité, sûrement. Et faire le constat officiel de l’échec de ma vie à la campagne.

Nom : Colbert, prénom : Tara, date de naissance : le 5 janvier 1975, profession : journaliste. Je balbutie. Heureusement, le commissaire en face de moi a tout son temps. Il tourne les pouces de ses grosses mains épaisses. Il me regarde de ses petits yeux humides qui ont vu bien d’autres malheurs arriver par malveillance, bêtise ou simple hasard. Bien sûr, la pièce où j’avoue est moche et humide. Il n’y manque rien : ni le catalogue des sapeurs-pompiers qui pendouille, ni les placards cagibis, ni la photo du dernier président qui se voudrait aussi gros qu’un bœuf. Et pourtant, je n’ai aucune envie d’être ailleurs en ce moment, et surtout pas chez moi. Alors, pour endiguer mes émotions, je raconte à ces deux oreilles qui demandent à m’entendre :

« Le premier jour, je suis arrivée en retard avec mes amis. A peine la porte de la voiture claquée, nous avons couru jusqu’à l’arène. Une fois sur place, trop tard, c’était mort pour les meilleures places. Nous avons dû nous contenter des estrades les plus éloignées de la scène. Autant dire que je n’y voyais quasiment rien. Je n’avais pas l’impression de voir une corrida mais un combat de mouches.

De toute façon, je n’y comprenais rien non plus. Le rituel, les étapes de la cérémonie, ses acteurs m’échappaient complètement, et le sens de tout cela encore plus. Ce que je ressentais, c’est la foule qui vibrait autour de moi. Des vagues d’enthousiasme puis de colère me traversaient et m’emportaient. Tout comme la musica que l’orchestre, lui aussi installé dans les tribunes, reprenait à intervalle régulier tel un chant funéraire entêtant.

Le soleil était à son zénith et me caressait la nuque. J’avais chaud, trop chaud. Quelle idiote d’avoir oublié mon chapeau dans la voiture! Prise dans la précipitation, je l’avais laissé sur le tableau de bord. Je m’en bordais les lèvres.

Soudain, le silence s’est fait autour de moi. Moi, je ne distinguais plus que deux mouches au centre. Il ne devait en rester qu’une. J’ai retenu mon souffle en même temps que les vingt milles autres personnes qui m’entouraient. Et c’est alors que nous l’avons vu s’écrouler doucement et langoureusement au pied de l’autre. Le taureau venait de rendre son dernier souffle au toréador.

Un ange est passé et puis nous avons tous été emportés par une tornade d’applaudissements, de ronflements d’orchestre et de trépidations de pieds. J’ai cru que j’allais chavirer. C’était donc ça ? Voir la mort prendre son dû en direct. Loin ou proche, elle n’en était pas moins réelle. Je la sentais sous ma peau qui cuisait sous ce soleil moqueur et harassant de fin d’été.

La suite ? Je ne m’en souviens plus très bien. Pourquoi suis-je restée là ? Pourquoi n’ai pas fui alors qu’il était encore temps ? Pourquoi n’ai pas vomi tout mon déjeuner ? J’étais comme fascinée par cette mécanique qui se déroulait sous mes yeux exorbités. Mon esprit analysait froidement cette valse lente au tempo implacable. Comprendre était la seule manière de mettre à distance mes émotions.

Il y a ici comme quatre saisons : la première avec l’entrée en scène du picador sur son cheval. Le taureau est encore vif, presque furieux de cette mascarade qu’on lui impose. C’est là qu’il prend ses premiers coups, les plus fatals. Ce sont eux qui signent son arrêt de mort. La deuxième saison est comme un interlude léger, presque grotesque où les hommes s’agitent comme des cibles vivantes autour leur victime. Comme si les jeux n’étaient pas encore faits… La troisième saison est celle du duel entre l’homme et la bête affaiblie, entre la volonté de vivre et la vie qui part déjà. La quatrième et dernière saison signe le consentement à mourir du taureau.

Vous voyez, je me rassurais, comme je pouvais, en trouvant les interprétations pour justifier ce spectacle : mise en valeur de la noblesse de l’animal, responsabilité de l’homme face à la faune, sacralisation de la chaîne alimentaire, dernier rituel païen, catharsis collectif, etc.

C’était la première corrida de ma vie et j’ai vu sept fois la mort du taureau. Toujours par le même homme insatiable. Un exploit parait-il. L’ombre avait peu à peu gagné l’ensemble de l’arène. Au dernier coup d’épée fatal, nous ne ressentions plus que la fatigue et l’excitation moulue des assassins.

Share on FacebookTweet about this on TwitterPin on PinterestShare on TumblrPrint this page