Le dessin du dimanche

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« Le sujet de la conversation tourna alors sur les fantômes. Tout le monde avait quelque chose à raconter, une expérience, un souvenir, ou du moins quelque chose qu’il avait entendu dire. C’était justement le sujet qui se prêtait le plus à relater des histoires.

Raul Vinas raconta celle d’un fantôme tellement distrait en regardant passer un avion qu’il était tombé au fond d’un puits. Dans le puits, il y avait déjà un lièvre et ils commencèrent à parler ; lui aussi était tombé par mégarde et était resté là, non pas parce qu’il n’avait plus pu ressortir ( c’était un puits peu profond), mais pour se reposer. Vous aussi, vous étiez en train de regarder l’avion qui passait ? lui demanda le fantôme. Non, dit le lièvre, moi j’étais en train de fuir. Ah bon ? demanda le fantôme intéressé, et en train de fuir quoi ? Le lièvre haussa les épaules, même s’il peut sembler difficile pour un lièvre de faire ce geste. Tout de suite après, il expliqua qu’en réalité il fuyait sans arrêt, il fuyait tout, c’est pourquoi en fin de compte il ne savait plus pour quelle raison il se sauvait avant de tomber dans le puits. Vous devriez le savoir, lui conseilla le fantôme. Et pourquoi ?, dit le lièvre. Pour vous sauver plus rapidement de ce qui est le plus dangereux, et moins rapidement de ce qui l’est moins ? Ca serait une grave erreur, car il pourrait toujours se tromper sur ses évaluations, et même sans cela, les choses les moins dangereuses peuvent s’avérer parfaitement mortelles. Le fantôme lui donna raison et, pensif, lui dit qu’il avait été imprudent de sa part de donner des conseils sur un sujet dont il ignorait tout. Car son souci, à lui, était le contraire de la fuite, c’était l’apparition. Le lièvre soupira : qui ne se voudrait pas, comme son compagnon occasionnel, libéré de l’ennui de préserver la vie ! Pour cela, lui dit savamment le fantôme, il fallait commencer par la perdre. Ah, mais alors…C’est que…Non, pardon, vous vous trompez…Permettez-moi…Ils étaient tellement occupés à philosopher qu’ils ne s’aperçurent pas de l’arrivée d’un chasseur, un mauvais sportif comme l’on verra, et de plus maladroit, qui se pencha au-dessus de la margelle et, voyant un lièvre inerte à ses pieds, il retira le cran de sûreté de son fusil (ce « clic » sinistre permit au lièvre et au fantôme de revenir à la réalité, mais ils n’eurent plus le temps de faire autre chose que de se paralyser) et il tira : boum…Comme il visait mal, il toucha…le fantôme, qu’il n’avait pas vu, bien sûr ; il le blessa au côté gauche, et un jet de sang transparent comme l’air jaillit de son torse. Le lièvre n’eut pas le temps de le plaindre car, comme la morale classique à la fin des fables, il était sorti du puits et se trouvait déjà loin, fuyant à toute vitesse. » – César Aira

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