Le dessin du dimanche

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J’aurais pu choisir une série plus excitante, plus moderne et mieux écrite, du style Game of Thrones ou Mad Men. Des sitcoms qui donnent envie d’en écrire. Pourtant j’ai choisi une série des années 80, une série de ma jeunesse, une série qu’on avoue aimer non sans honte : La croisière s’amuse.

Ce n’est pas par souci d’originalité ou de dérision que je souhaiterais m’attacher à cette série mais plus parce que ses maladresses mêmes, ses insuffisances et ses limites révèlent l’essence du feuilleton, et l’addiction qu’il crée auprès de ses auditeurs, à l’état brut.

Le synopsis d’un épisode est toujours le même : plusieurs passagers vont résoudre un conflit le temps d’une croisière. Ceci donne lieu à deux, trois intrigues parallèles qui ne se rencontrent quasi jamais. Le cadre de cette résolution est bien évidemment celui physique du bateau, univers fermé, qui ne s’ouvre que rarement aux excursions quand il est à quai. On ne voit jamais les pays visités, au mieux voit-on parfois les souvenirs rapportés par les passagers sur le bateau. Telle est peut-être la vision du tourisme : le voyage est avant tout intérieur, le déplacement n’est qu’un prétexte, la rencontre avec l’étranger n’est pas le propos. Le décor est celui de la piscine, du bar à cocktails et de la salle de dîner. On devine ici les studios de cinéma et le budget limité. L’artifice est à peine dissimulé et c’est aussi cela qui me plait.

D’un épisode, on reconnaît les cabines que l’on a déjà visitées dans l’épisode précédent et le pont sur lequel on a déjà déambulé. Comme dans un rêve, c’est un monde étrange et familier que l’on (re)connaît. Où l’on a déjà été sans jamais y être allé. Un univers mental dont on se souvient et où l’on a déposé des souvenirs, c’est-à-dire des émotions par procuration. Ici, tout est bien qui finit toujours bien. Les conflits seront toujours résolus.

L’espace unique et rassurant n’est pas le seul qui nous accueille. L’autre cadre, qui constitue le fil continu de la série, est constitué de l’équipe du commandant de bord. Ils ont des caractères forts et différenciés. Autant par sa fonction sur le bateau que dans les intrigues, chacun a un rôle bien défini et particulier. Il y a Gopher, le barman, drôle et blagueur, « le black de service. » Nous sommes dans une série américaine, le principe de discrimination est toujours pris en compte. Gros ou noir, il est important d’intégrer un élément faible, auquel pourra s’identifier le téléspectateur et qui montrera aussi les rouages du groupe qui a aussi besoin d’outsiders. On n’est pas seul, on fait partie d’un groupe. Il y a son ami, Isaac, dragueur lui aussi et un peu maladroit. Il y a le docteur Adam, Doc, aux lunettes carrées, censé avoir un peu plus de jugeote et de maturité que les deux premiers. Il y a bien sûr le commandant de bord Merrill, plus âgé, le crâne chauve et profondément sympathique. Sa fille, Vicky, est aussi sur le bateau. Il y a enfin la femme, l’hôtesse qui nous reçoit, toujours sourires aux lèvres, la bonne fille de service (et dont nous sommes tous secrètement un peu amoureux) : Julie. Ces six personnages vont être les adjuvants qui permettront aux deux-trois intrigues proposées à chaque épisode d’avancer et de bien se terminer.

Parfois, ils peuvent se trouver mêlés à une intrigue mais rien qui ne soit de nature de les faire sortir du cadre (c’est-à-dire quitter le navire, changer de métier, aller se faire voir ailleurs). Et quand cela arrive, un frisson nous parcourt l’échine. Comment Julie pourrait suivre l’homme qu’elle aime, qu’elle vient à peine de rencontrer ? Ouf, il lui pose un lapin et nous sommes sûrs de retrouver la belle Julie, prisonnière comme nous de la série, à l’épisode suivant.

Certes une intrigue plus longue, tapie, lie les divers membres de l’équipage. Mais elle avance de manière minime, subtile, presque effacée, en arrière-plan, de nature à ne pas perturber la mécanique de chaque épisode et de maintenir sur la longue durée toutefois suffisamment l’attention du spectateur, curieux et tenté lui aussi de s’échapper de la croisière. De toute façon, il est impossible qu’un des membres clefs sortent de la série, cela signifierait l’éviction d’un des acteurs principaux au générique, ce qui ne peut se faire, à moins d’un changement de saison.

Petits, nous aimons que nos parents nous répètent inlassablement la même histoire. Le principe de la série fonctionne de façon identique. On s’attache aux personnages principaux comme des membres de la famille, on connaît leurs petits travers, leurs défauts. On connaît le cadre par coeur. On maîtrise même bientôt les ressorts de l’intrigue et sa durée déterminée. On est enfermé dans un univers clos, dont on s’approprie bientôt les règles dramatiques.

D’une part, ceci permet l’immersion dans la série, à notre tour nous devenons membres de l’équipage. Un peu plus, on se croirait nous-mêmes acteurs sur le ponton. On pourrait presque devenir l’auteur des fils narratifs. La frontière entre le fictif et le réel s’atténue, paradoxalement, parce que l’artifice n’a jamais été aussi omniprésent. Nous savons que le décor est fait de carton pâte et que les acteurs principaux ne pourront jamais quitter le rôle qui leur est dévolu. Ceci est incroyablement réconfortant et quelque peu énervant. S’il y a très peu de suspense dans La Croisière s’amuse, constitué principalement de micro-fictions, contrairement aux séries actuelles qui jouent sur des narrations longues, complexes, et des coups de théâtre de dernière minute qui nous laissent sur notre faim et nous obligent à suivre l’épisode suivant, il y a toujours selon moi cette possibilité latente contenue : et si jamais la série se reniait elle-même, sortait de son cadre et qu’un membre de l’équipage disparaissait ?

Et si l’on découvrait tout d’un coup l’envers du décor et la caméra qui filme et nous met en  boîte ? On replonge ici dans l’univers de l’enfance et des interdits. On s’enferme de nouveau avec plaisir dans un monde protégé où l’on cultive le désir d’en sortir. Est-ce pour cela que l’on y revient ?

Car, d’autre part, nous avons aussi l’illusion du quotidien. La série nous accompagne dans le temps. Elle est un rendez-vous régulier. Elle est à suivre. Autrement dit, elle nous engage dans un processus qui ne s’arrête pas. Nous faisons chemin ensemble. Tel est le plaisir suspendu de l’éternel retour. Il n’y a pas de fin à proprement parler. On repousse une frontière, une limite, la mort. Il y a le jour et puis la nuit. Tout recommence chaque fois.

La série fonctionne comme un jeu vidéo, précisément parce qu’elle nous donne l’illusion que nous en sommes le héros, voire l’auteur. Les lieux et les personnages nous sont familiers, l’univers imaginaire bien défini, la structure répétitive. A notre tour, nous pouvons nous y mouvoir facilement. Nous y sommes « engagés. »

J’ai demandé à mon jeune cousin de vingt ans quels étaient selon lui les ingrédients nécessaires d’une bonne série. Sa réponse a été claire et précise : sexe, violence et psychologie (c’est un fan de Game of Thrones, ce qui explique sa réponse). Plus particulièrement, je dirais ici qu’il faut des personnages de méchants et qui, si possible, réussissent. Car nous sommes alors renvoyés à notre statut de spectateur, impuissant, enrageant, qui voudrait stopper le mal mais qui en est tout à fait incapable. Nous sommes obligés de regarder, pieds et mains liés, les injustices se réaliser et l’espoir secret que « nos champions », ceux pour qui nous avons pris partie, vaincront malgré tout. Bref, nous oscillons entre le sentiment de toute-puissance (comme dans la vie, nous maîtrisons suffisamment les codes de la série pour pouvoir l’écrire) et l’incapacité du petit enfant (même si nous sommes témoins, même si nous connaissons par avance certaines données, nous ne pouvons ni agir, ni parler. Nous sommes condamnés à n’être que spectateurs).

J’ai posé la même question à un ami plus âgé et fidèle, quant à lui, à la série Mad Men. Il retenait lui la restitution précise et glamour d’une époque passée. La série joue ici sur le sentiment fort de la nostalgie et de la procuration. Elle nous permet de vivre une époque que nous n’avons pas connue. Nous apprenons à nous approprier les arcanes, les modes, les mécanismes. C’est un jeu dont on s’approprie peu à peu les règles, quitte à être surpris et déstabilisés. Les vices des personnages fonctionnent de cette manière : ils sont un levier essentiel de l’action que nous connaissons, omniscients, et dont nous sommes pourtant impuissants à empêcher. D’où la délectation de suivre une série : on a le sentiment d’être totalement familier, d’y vivre, d’y être à l’intérieur, d’être maître de ses données tout en jouissant de la protection du monde imaginaire. Ce n’est qu’un rêve, parfois un cauchemar, que l’on suit depuis son canapé.

La croisière s’amuse est l’enfance des séries. Dans sa version éthérée, elle révèle la douceur d’un univers clos et répétitif aux personnages attachants et familiers. On pourrait écrire à son tour chaque épisode mais, enfant impatient, on attend, on espère toujours, qu’un jour la série et sa construction narrative sortiront du cadre. Pour venir se mêler à notre réalité? Tout le monde à bord, la série va commencer : nous sommes embarqués !

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