Tout ça pour tirer la chasse

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– Vous pouvez me dire à quoi ça sert tout ça ? Je veux dire, se lever tous les matins, payer ses factures, ses impôts, bosser de neuf à dix-huit heures, je ne vous parle même pas de mon cas, c’est pire en libéral, aller draguer le client, farfouiller entre ses gencives, ok ma profession est noble, je soigne, je guéris, mais étrangement pour les dentistes, on ne pense jamais à eux avec reconnaissance, seulement avec dépit, ils ne rappellent que de mauvais souvenirs, comme les croque-morts, ils rappellent le mal à la racine. Et puis, ce n’est pas tout, je dois aussi endosser toute la mauvaise réputation de la profession, le cauchemar des enfants, la moquerie des artistes, « il fait quoi ton père ? », « dentiste » et hop risée de rires et de dégoût. Bref, tous ces désagréments, à quoi bon ?

Le docteur Piquemal, comme à son habitude, a pris en otage une patiente sur sa chaise dentaire. Bouche ouverte, elle subit l’avalanche de ses palabres, ses deux jumeaux de cinq ans sont assis au bureau et assistent, subjugués, à la scène.

– Bon, vous ne me répondez pas. Eh bien, moi, je vais vous le dire. Vous avez de la chance, la carie n’est pas trop avancée, vous allez éviter la roulette. Je vais vous mettre de la résine, une nouvelle technique, soyez patiente, ça prendra un peu de temps mais ça ne fera pas mal. Ca vous va ?

La patiente hoche la tête et se redresse. Elle profite de l’accalmie pour attraper la parole.

– Ok, dans ce cas, si vous me permettez, je vais mettre un film pour les garçons. Sur l’Ipad. J’ai peur sinon qu’ils démontent votre cabinet. Ils sont sages pour l’instant mais cela risque de ne pas durer.

– Oh, rien de grave, vous savez, ce ne sont que des enfants.

– Non, détrompez-vous, ce sont des adultes qui n’ont pas grandi…

Le docteur Piquemal, surpris, se tait. Elle parle sérieusement ? Il regarde, pour la première fois, cette patiente qui profite de son instant de faiblesse pour se lever de la chaise, fouiller dans son sac et poser sur le bureau face aux jumeaux Le roi et l’oiseau. Ce ne sera que la dix-septième fois qu’ils le regardent. Elle revient s’installer docile sur le trône du tyrannique dentiste.

– Je vous saoule peut-être ?

– Non, non, vous pouvez continuer, c’est reposant. J’ai l’habitude, vous savez. Moi même, je suis psy. Mais, ici, ça me repose, je n’ai pas à ponctuer vos remarques de mmh, mmh explicites.

– Ah oui, pardon, je ne vous ai même pas demandé ce que vous faites.

– Rien d’offensant, ne vous inquiétez pas. Tant que vous ne me parlez pas de la France qui va mal, je suis prête à tout entendre. Mars et Pluton, restez calmes, l’oiseau va arriver.

– Vos enfants ?

– Non, ceux de mon mari. Mars et Platon.

– Pardon ?

– Leurs noms. Mars comme le dieu de la guerre et Platon comme le philosophe.

– C’est du lourd.

– Mieux vaut partir armé, non ? D’emblée, il y a de quoi se défaire. Bon, on y va ?

La patiente jette son cou en arrière. Elle offre sa mâchoire ouverte, comme une vierge qui se jetterait dans les bras de son dépuceleur quand d’autres prendraient leurs jambes à leur cou. Le docteur malaxe la pâte du bout de ses doigts siliconés et commence à l’appliquer sur la dent abîmée.

– Bon, vous voulez savoir le fond de ma pensée ? Pourquoi on fait tout ça ? Quand on y pense, c’est juste pour pouvoir tirer la chasse. Tout ce bordel pour pouvoir chier tranquille dans son coin, sous son toit, et évacuer ses déchets à l’abri des regards, l’eau courante à disposition. Les besoins primaires : bouffer et chier, c’est tout. Je suis désolé de vous parler de merde maintenant. Mais l’être humain, ce n’est qu’un conduit qui évacue et qui travaille, non pour se nourrir, contrairement à ce que l’on croit mais pour se vider. Comme un animal honteux. Ne bougez plus, il ne reste plus qu’à laisser le temps agir sur la résine.

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