Les os iliaques

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Ce qu’il y a de bien avec les chagrins d’amour, c’est qu’à la fin on en oublie l’objet pour ne cultiver que le chagrin. Le mien s’était niché dans mon ventre, entre mes côtes flottantes et mes os iliaques. De mes 206 os, ce sont mes préférés. Chez moi ils sont saillants. Leur nom me rappelle l’Iliade, l’Odyssée, l’Ulysse perdu, le mal(e) errant et tout ce bazar. Je tournais mes mains en tourbillon autour de mon nombril pour calmer le maelström sous mes côtes flottantes. Mon esprit voguait ailleurs, je me rappelais de notre premier rendez-vous.

Il y a un cafard qui s’approche de mon assiette. Luisant et ramassé. Il part à la conquête de mon velouté de tomate. Il va avoir bientôt un assassinat. La nappe blanche va se transformer en champ de bataille, je vais saisir mon couteau et appuyer son bord sur l’insecte rampant. Il va avoir de la purée. J’ai des envies de meurtre, j’en salive et je suis saisie lorsqu’il interrompt mon geste et me dit :

– Surtout ne crie pas, ne fais pas de scandale, je t’en prie.

Un peu plus, il m’agripperait ma main pour m’assigner de me taire. Comme si j’allais hurler. Alors que ce n’est pas mon genre, moi, je me contente de tuer. Les scandales, je n’en ai rien faire. Je le connais à peine ce type. Pour qui me prend-il ? Je décide de jouer.

– Pourquoi ?

– C’est le restaurant de mon meilleur ami. Je ne veux pas le gêner.

– Désolée, je n’ai pas la même définition de l’amitié.

Le ton monte. On nous regarde.

– Pardon ?

J’ai posé le couteau et mes ongles rouges sur la table.

– J’attends d’un ami qu’il me dise la vérité pas qu’il me passe commande ou la pommade.

J’étais vexée. Apparemment son ami comptait davantage qu’un rencard. Le cafard a pris possession du territoire et effectue un tour de piste autour de son petit pain rond au pavot.

– Je vois, Madame a des idées très précises sur la vie et ne supporte pas les entre-deux, les incertitudes, les diplomaties et les délicatesses.

– Oh, la, la tout de suite, les grands mots. T’es un lecteur de Marie-Claire ou quoi ?

– Encore une preuve, espèce de catégorisante !

J’avais préféré ignorer ici son sourire.

– Il ne manquait plus que ça. Et il m’insulte maintenant…

Il m’avait plu. En décalé. J’avais vu une photo de lui, j’avais voulu connaître l’auteur, j’avais demandé à le rencontrer. J’étais naïve alors, je traçais encore des frontières entre ce que nous sommes et ce que nous créons. Comme s’il y avait un lien de cause à effet.

La photo était celle d’un homme de dos dans la rue. Un dos voûté, massif, puissant. Cette bête royale prise en pleine lumière arborait un manteau lunaire composé d’un patchwork de carrés noirs, plus ou moins dépareillés. Nuancier flottant sous le soleil chatoyant. Caressant. On ne savait ce qu’on regardait : un manteau mordoré d’un styliste japonais ou une guenille d’empereur déchu, une gravure de mode avec le lien hypertexte sur lequel cliquer pour acheter ce chef d’œuvre à trois mille dollars ou une sublimation jalouse de la pauvreté. Le plaisir était d’autant plus rétinien qu’il y avait une incertitude sur l’intention de l’objectif. Ici, un blanc, un vide. La pièce était manquante. A vous d’y mettre ce que vous vouliez. C’était là que je m’étais engouffrée. Sa foutue neutralité.

Les hommes fades sont aussi irrésistibles que les femmes laides, ils sont des pièges à imagination. Le cafard a peut-être fini dans ma soupe et je l’ai sûrement gobé. Et ce, sans aucun scandale.

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