Manuel d’instruction

662

Les week-ends, mes amis m’invitaient. Je déclinais leur sortie à la plage, leur piquenique et leur partie de pêche. Désolée, je ne peux pas, je suis avec 24 000. Le temps passait, les invitations aussi. J’avais un nouveau truc. Le puzzle avait remplacé l’amour qui avait remplacé la servilité qui avait remplacé le manuel d’instruction. Il faudrait que je remonte ici le fil. Délaisser un temps 24 000 pour retrouver les pièces manquantes de mon histoire.

Petite, mon grand plaisir était de lire tous les notices des appareils électroménagers. On débarquait chez des gens – j’étais une enfant assez insupportable – mes parents connaissaient le César magique pour me calmer (je ne tolérais guère la perte du cadre, j’ai toujours horreur du changement) : « refilez-lui le manuel de la machine à laver, on en aura pour quelques heures, elle nous foutera la paix. » Les hôtes protestaient pour la forme. Sur le fond, ils se savaient gagnants. Bientôt je leur expliquerai comment laver leur linge, en famille bien sûr, sur le mode silencieux, la nuit, de la manière la plus courte et le plus économique, à l’abri des oreilles inquisitrices et tatillonnes des voisins. Parfois je bidouillais leur ordinateur ou leur tablette, c’est incroyable le bordel que les adultes peuvent y laisser. Je nettoyais tout ça, j’optimisais, j’ajoutais, je leur créais un espace où ils pourraient enfin jouir à 200 % de leur joujou familier.

Les études scientifiques le prouvent : les gosses nés par césarienne sont des férus de bricolage. Ce que je suis : je passe mon temps à défaire pour refaire. Je n’ai pas été expulsée de ma mère par les voies basses mais hautes, ce qui me condamne au démontage perpétuel. Moi, j’ai une autre théorie : je dois être lézardée, fêlée, cassée quelque part. Il faut que je répare.

Share on FacebookTweet about this on TwitterPin on PinterestShare on TumblrPrint this page