« Si je n’avais pas su ce que c’était l’amour, j’aurais cru que c’était une épée nue. »

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On m’imagine enfant unique, je ne le suis pas. En tout cas, pas vraiment. A huit ans, ma vie a pris une tournure royale. Des gens du palais sont venus me chercher. Le hasard m’avait choisie pour entrer dans la cour. La princesse avait besoin de camarades de classe. On avait pioché une vingtaine d’enfants à travers tout le pays. C’était comme gagner au loto, une haute distinction. Les familles ne pouvaient pas refuser. Même si cela signifiait désormais qu’elles ne verraient pas plus d’une fois par mois leur rejeton. En classe, il ne fallait pas trop briller pour ne pas risquer de surplomber la princesse. Et si cela nous arrivait, mieux valait avoir le prof dans sa poche pour qu’il rectifiât le tir et nous dégringolât décemment la note. Telle fut mon entrée forcée dans la société. A huit ans, j’ai appris à jouer au petit soldat, à m’assimiler, à rendre la pièce de la monnaie du jeu social.

Moi, ce qui me manquait le plus, c’était le spectacle de mes parents. Entendre mon père se réveiller le matin à 6 heures pour goûter sa solitude, sentir du fond de mon lit la fumée de sa cigarette et l’arôme de son café. Savoir qu’il ne faut absolument pas se lever et feindre encore le sommeil. Voir l’irruption en plein milieu de la nuit d’une amie de ma mère, en pleurs. Interroger ses larmes, « ne pose pas de question, c’est une histoire de grands. » Attendre sa mère derrière la porte de la salle de bain alors qu’elle se lave la chatte et puis se maquille les paupières, l’épier en douce. Les grandes personnes sont les héros de nos enfances, nous sommes leurs spectateurs, nous les espionnons. Nous ne les comprenons pas comme on ne comprend pas un bon spectacle d’arts vivants; la matière est dense, il se passe quelque chose, quelque chose qui nous échappe inévitablement.

Je ne sais plus pourquoi j’évoque cela, ah oui, je commence à l’oublier, je vous parle de mon chagrin d’amour. Quand je suis arrivée au trois quart de 24 000, j’ai décidé de me tatouer une pièce du puzzle. En haut de l’épaule. De retour, j’arborais sciemment ma peau cramoisie dans le bus, fière comme une camionneuse. J’étais telle Milady, la fleur de lys des putes gravée entre les seins, le manque marqué au fer rouge. Une mamie aux cheveux violets m’aborda, curieuse :

– Vous venez de vous faire un tatouage, je vois. Comme vous avez raison! Je le regrette. Je suis vieille maintenant. Si j’avais su, connerie du temps qui vous délabre, je me serais fait tatouer le nom de chacun de mes amants. Il aurait suffi, plus tard, que je me pose mon regard sur ma main, mon coude, un orteil, le creux de mon genou et ce n’est pas moi, ce n’est plus moi que j’aurais vu mais une de mes love affairs. Je me serais souvenu comment celui-ci embrassait, comment celui-là gémissait pendant l’amour, comment cet autre avait une douceur odeur de lessive, comme cet autre épais m’a quitté alors que sa petite fille hurlait, hystérique, de n’avoir pas pu rester dans cette église orthodoxe, écouter le chant sacré des hommes et aspirer l’encens qui nous tournaient la tête et qui nous rappelaient, oui, que nous n’avions rien à faire ensemble, adultériens malpolis.

Elle parlait avec un fort accent québécois, je ne pus réprimer un sourire. Je la regardais plus attentivement. Ma voisine de bus arborait des couleurs pimpantes et des baskets à fleurs. Elle cachait ses yeux derrière des lunettes noires de star. Elle sentait la vanille entremêlée à une odeur de tabac froid. Son maquillage était outrancier, ses bijoux tapageurs et bruyants. L’excès de fond de teint sur ses joues, ses lèvres carmins et ses fausses dents lui donnaient une allure fantoche de clown. Je la trouvais belle. Plus tard, j’aimerais pouvoir résister de la même manière. Elle continuait ses réflexions comme pour elle-même, elle m’avait totalement oubliée:

– Les lettres se seraient baladées sur mon corps. Les noms de mes amants se seraient entrelacés les uns aux autres sur ma peau testament. Chacun aurait eu le droit de choisir son emplacement. Et j’aurais octroyé à mon préféré une place au coin de mon cul. Bien sûr, il y aurait eu des jaloux ou des choqués d’une telle pratique. Ils m’auraient demandé d’effacer les marques de mes amours passés, ce que j’aurais refusé.

Je n’aurais jamais attendu. Dès que j’aurais baisé avec une nouvelle conquête, je me serais rendue direct chez mon tatoueur pour y graver son nom-trophée. Mon tatoueur aurait été secrètement amoureux de moi et moi de lui. Je l’aurais appelé mon auteur, il m’aurait surnommée sa heartbreaker. Je lui aurais parlé de mon système de classement. Chaque homme a une couleur particulière de journée et d’heure. Je n’aurais pas eu l’hystérie des femmes qui veulent absolument être enceintes, pour se sentir enfin comblées au fond du ventre. Moi, c’est au couteau que chaque sexe m’aurait cisaillée.  J’aurais voulu que les actes d’amour laissent des traces. Qu’on ne me voit pas aujourd’hui comme une vieille peau tannée à qui on cède sa place dans le bus. Je n’aurais pas eu à entendre ces phrases : « elle a dû être belle autrefois », « elle est bien conservée », « elle vieillit bien », « elle ne fait pas son âge », etc. Je préférerais qu’on se demande, encore et toujours, si j’ai oublié ou non, volontairement ou pas, de mettre ma culotte. Et puis, « elle a dû bien baiser autrefois. » Et aussi : « O mon Dieu, ce n’est plus de son âge.  » On aurait été choqué de toutes ces mots lianes entrelaçant mon chair. Et on aurait oublié ma proche décomposition. Et moi, j’aurais emporté avec moi toutes ces histoires comme un butin, en provision de toutes mes longues nuits froides et humides à venir.

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