Le bureau d´Einstein

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Ce matin, dans mon marc de café, j’ai vu un trèfle à quatre feuilles. J’ai été rassurée, cela existait donc bel et bien. On ne m’avait pas raconté de bobard. J’ai pensé à l’histoire de la fille du gâteau qui s’était transformée en philosophe parisien spécialiste de Derrida. Je me suis demandée ce qu’elle devenait, Cerise, dans son corps d’homme qui ne lui appartenait pas. Je l’ai imaginé(e) parti(e) de l’autre côté, en Amérique, poursuivant une brillante carrière d’universitaire, sachant manier le verbe et l’art de détourner les jeunes mâles. Elle est à Princeton désormais. Elle y enseigne. Elle est directrice d’un module complet consacré à la French Theory et « ses vertiges. » En français, s’il vous plait. Elle rit, coquille, une faute de frappe s’est glissée dans le programme. Comme Francis s’est emparé de son corps de danseuse autrefois, substitution, le r a pris la place du s. Et les vertiges ont remplacé les vestiges. L’exactitude est peut-être dans la dérive. Elle excelle dans l’escroquerie, elle est une parfaite faussaire. C’est son métier. Elle transpose sur un mode abstrait ce à quoi travaillaient autrefois ses longues jambes et ses nichons dressés : le renversement des sens. Elle n’a donc aucun mal à se hisser sur les sommets des abymes du grand maître Jacques à la touffe blanche, tant vénéré Outre-Atlantique. Les étudiants sont troublés de ce professeur au ventre épais qui papillonne des yeux,  croise des jambes et se tient cambré, la main sur ventre, lorsqu’ils l’interrogent. On dit qu’il aime les petits culs bien serrés mais aussi se faire sucer. Il n’est pas non plus insensible à la beauté des femmes et aimer aussi se fourrer dans leur chatte princière. Il est au-delà des genres. Il ne s’en cache guère et se moque du département des « gender issues. » Pour lui, la question n’est pas là. Il leur dit qu’en français le mot « issue » évoque la sortie de secours et non un problème. Confusion et clarté des langues. Il leur dit qu’il est une femme dans un corps d’homme mais bien sûr, personne ne le prend au mot. Alors, parfois, Francis-Cerise se sent un peu seul(e). Elle se glisse alors dans le bureau d’Einstein qu’on a laissé intact, reliquaire sacré d’un saint au goût de relativité. La coutume estudiantine est de s’étendre au-dessous de son bureau avant un examen important. On a le droit de fermer la porte et d’y rester le temps d’un délai de 61 minutes. C’est le tour de Cerise, elle a réservé depuis un mois. Elle pose sa carcasse encombrante contre le sol, son dos s’affaisse, son regard se pose sur le dessous de la table. Elle y lit graffitis d’étudiants et formules mathématiques. Elle ferme les yeux. Et alors Einstein lui parle à l’oreille et lui dit :

«Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson à sa capacité à monter à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide. On retient de moi ma correspondance amoureuse et mes formules mathématiques. Un amas de points pour parler du temps, de l’espace et essayer de tracer des lignes entre nous dans tout ça. Mais il y a quelque chose dont je n’ai jamais parlé, que je n’ai pas écrit, c’est la mélancolie des secrétaires. Quand j’étais ici à Princeton, j’avais l’honneur d’en avoir une : Laura. Les titres amènent cela. Elle m’accueillait le matin, je ne pouvais éviter son babillage de l’aurore, entre le temps, les nouvelles de sa fille et ma mine chiffonnée. Moi, j’aurais bien voulu m’échapper de ces abymes de superficialité. Mais Laura mettait un soin tout attentionné à respecter au mot les conventions sociales et la fonction paralinguistique. C’est l’apanage des assistantes personnelles et des concierges, j’imagine. Et pourtant, dans ce brouhaha normé et presque rassurant, une parole jaillissait. Parfois pour de vrai : « J’ai une question Albert à vous poser. Connaissez-vous une bonne bakery à Princeton ? Vous êtes européen, n’est-ce pas ? » Plus forte que Napoléon, Hitler ou la vacillante nouvelle union européenne, Laura avait réussi, en un mot, à faire table rase de la diversité nationale, politique, religieuse et culturelle. L’Europe n’était plus qu’une et j’en étais son digne représentant, l’étendard en bannière, pour l’enterrer sûrement.

« – Parce que voyez-vous, j’adore le pain. Ma fille vit en Allemagne. Oh mon Dieu, quand je vais là-bas, comme je me régale ! A vrai dire, je pourrais me nourrir que de ça : du pain, du fromage, du vin.

– Vous avez en effet des goûts disposés pour le vieux monde, Laura.

– Alors, vous voyez, vous connaissez une bonne adresse ici ? »

Je n’en avais aucune idée. D’abord, c’était ma femme qui faisait les courses. Ensuite, je ne voyais pas comment mon origine passée aurait suffi à inventer une bonne boulangerie ici et maintenant. Sa logique me dépassait. Je répondais quand même aimable qu’il me semblait avoir vu près de la quatrième rue des pains qui me paraissaient appétissants. Laura enregistrait ma réponse, dissimulant à peine sa déception, et retournait à ses petits papiers. J’étais à côté de la plaque, ce n’était pas bon. En tout cas, pas la réponse tant attendue. Je n‘avais rien compris à ce qu’elle me demandait. Cette femme commandait mes billets de train et d’avion, me rappelait mon allergie aux noix, mes rendez-vous et les dates d’anniversaire de tous mes proches, savait l’heure où je faisais ma selle, devinait peut-être même ce que je pensais avant que je l’ai formulé, mère discrète et omnisciente. Et moi, j’étais totalement incapable de deviner ce qui se cachait derrière la plus simple de ces questions. Pourquoi nous ne soucions-nous guère des gens qui vivent à l’arrière-scène de nos vies ? »

Et puis Einstein se tait. Francis-Cerise se lève et déambule dans la pièce pour réfléchir. Pour méditer ses paroles. Si un observateur la voyait, il la comparerait à son père. Mains derrière le dos, lui aussi avait l’habitude de tourner en rond, de faire les cents pas pour éclaircir sa pensée. Mais d’observateur il n’y en a pas, si ce n’est bien sûr, vous et moi, tapis discrètement bien sûr de l’autre coté du rideau. Francis-Cerise est seule dans le bureau d’Einstein, perdu(e) dans ses pensées et sans secrétaire pour l’interpeller.

 

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