Bonnie

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De toute ma vie, je n’aurai jamais assez de câlins. Je le sais déjà, cela me manquera toujours. Il faut que j’enregistre pour plus tard. J’aimerais retenir la tendresse des bras de Mohamed. C’est lui, mon premier amour, parce qu’il est absolument gratuit et non régi par la nécessité des liens du sang. Mon premier corps étranger, mon premier ailleurs. La peau différente, les sons différents, la chaleur différente, l’odeur différente. Je suis autre quand il est là. Quand j’entends sa voix, au loin, mes poils se dressent, mon corps tend vers lui. Il l’attend. Mon babysitter m’apprendra le manque. Plus tard, je ne voyagerai que pour le retrouver et cultiver, de nouveau, à chaque fois, le regret des êtres et des mondes qu’on laisse derrière soi.

En attendant, je me blottis fort, fort, fort contre Momo. Je plaque tout mon corps contre son torse large. Mon petit amas de chair se recroqueville contre sa poitrine plate. J’écoute son cœur. J’entre dans son rythme lent. Sa main droite me recouvre presque entièrement. Sa paume large et chaude me protège, ses doigts m’enserrent comme des pattes d’araignée. Je suis la prisonnière heureuse de leur toile. Mohamed ne me lâchera pas. Jamais. Mes fesses s’appuient sur son autre main. C’est un socle chaud contre lequel je me repose. J’y abandonne tout mon poids. Mes orteils chatouillent le haut de son ventre légèrement dénudé. Après la bataille, nos vêtements sont sans dessus dessous. J’ai crié, j’ai hurlé, je ne voulais plus dormir. Mohamed a craqué. Il m’a arraché de mon berceau sarcophage et m’a prise dans ses bras. Bonheur. Je touche sa peau ambre et douce. Etrange sensation, quelques poils me résistent. Je souris, bercée par la marche lente et lancinante qui nous unit. J’aspire son parfum artificiel qui cocote mais l’odeur que je préfère, c’est celle de sa peau. Elle est sucrée et chaude. Elle me happe. Elle a le goût de l’écume mousseuse dans laquelle je plonge, étonnée. Emerveillée. Elle m’enveloppe, me protège, liquoreuse. Ivresse océanique. Toute ma vie, je serai à la recherche de cette odeur-là. Une brisée d’air s’infiltre entre nous. Mohamed se détache de moi. Déjà ? Non, je ne veux pas. Il me porte à bout de bras, ses deux mains sous mes aisselles. J’agite mes jambes n’importe comment. Il n’en est pas question. Je sens la boule qui monte de mon ventre jusqu’à ma poitrine, remplit mes poumons, brûle mon cœur, traverse ma gorge et éclate dans mon palais. J’ouvre la bouche, mon cri retentit. Je ne veux pas que nous soyons séparés. Jamais. Tu m’entends ? Je vais te casser les oreilles si tu ne me reprends pas aussitôt dans tes bras, tout contre toi. Dans ta chaleur. Je n’ai ni faim ni soif. Je n’ai pas envie ni de m’amuser ni de dormir. Mon intestin n’est pas encombré et ma couche est vide. Je n’ai besoin de rien, rien sauf de toi. Toi entièrement pour moi. Tu m’appartiens. Mohamed me pose sur mon siège. Le dossier froid et sans rondeur heurte mon dos. Mon ventre est à nu, exposé. Il n’y a plus rien lequel contre lequel je puisse me confondre, me glisser, m’oublier. Cela m’est insupportable. Je plisse les yeux. Ils s’emplissent d’eau. Je m’époumone, encore et encore. Mohamed, s’il te plait, reprends-moi. Ne le comprends-tu donc pas ? Mais que fait-il, si loin de moi ? J’expulse tout mon air. J’aimerais entièrement me vider. Cracher tout le noir à l’intérieur de moi. Une ombre puis une silhouette. Il revient, il me soulève, je décolle, je vole. Le sol est si loin, je suis dans les airs, légère. Je me transforme. Je deviens les mains de Mohamed, elles sont puissantes et elles peuvent tout faire. Je ne suis plus ce récipient qui ingurgite et vomit, prend et recrache. Je ne suis plus les crampes qui me tordent. Je ne suis plus la bouche qui suce les tétons de Maman. Je ne suis plus moi, je n’ai plus de limites. Je bouge enfin, je ne suis plus retenue par la chair qui grandit. Des perles chatouillent mes lèvres et s’échappent de ma bouche. J’imite Mohamed. Cela doit être ça, rire. Je me blottis de nouveau contre lui. Une vibration puis une autre. Qu’est-ce ? Mohamed m’échappe de nouveau, son attention est ailleurs. Il se saisit de l’objet vibrant, se met à parler. C’est la voix de maman. Je la reconnais. Dans la boîte noire, ils se parlent dans la langue chaude de Mohamed. J’ai appris à distinguer les mélodies maintenant. Les grands ne chantent pas toujours de la même façon.

– Tout va bien, Mohamed ?

– Oui, oui. Elle a beaucoup pleuré mais elle s’est apaisée. Je crois qu’elle est un peu désorientée.

– C’est normal, ce n’est que le deuxième jour. Peut-être aurais-je dû rester plus longtemps avec vous deux.

– C’est bon, Frances, tout va bien. Elle gazouille.

Mohamed parle à Maman de la même manière qu’il me parle quand il me berce. Je reconnais cette tonalité-là, plus douce, plus lente, presque murmurée, envoûtante. Maman garde une voix perchée, un peu au-dessus de sa voix habituelle.

– Et toi, Mohamed, tu va bien ? Tu trouves tout ce qu’il faut dans l’appartement ? Tu as assez chaud ? Tu as réussi à te refaire du café ?

– Frances, tout va bien, ne t’inquiète pas.

– Non, je ne m’inquiète pas mais…il faut que tu sortes aussi. Ca vous fera bien à tous les deux d’aller au parc, non ? Tu sauras y arriver tout seul ?

– Oui, Frances, pas de problème. C’est à droite et puis à…

– Tu peux me la passer, j’ai envie de l’entendre.

Mohamed me plaque la boîte noire à mon oreille, puis devant ma bouche. Ca m’agace. Je grogne. Mohamed rit et reprend l’appareil.

– Je crois qu’elle n’aime pas encore trop ça.

– Oui, on dirait.

– Et pour le chemin, tu me disais…

– Oh, désolée, Momo, il faut que j’y aille. J’ai un client important qui m’appelle sur l’autre ligne. Je t’appelle dans deux heures, ok ?

– Ok. Frances, mais peux-tu seulement…

– A tout à l’heure ! Je vous embrasse tous les deux.

Mohamed se penche vers moi.

– Ca te dirait petite Bonnie de faire un tour ? Tu m’accompagnes dehors ? Tu me protégeras, dis ?

J’enfouis ma tête contre ses aisselles. Bien sûr, mon Mohamed, je serai toujours avec moi. N’oublie pas, c’est toi qui l’as dit. Je suis et serai toujours ta princesse. Mohamed me prépare donc. Il me pose sur la table à langer. Pour une fois, je ne mouche pas. Je l’observe. Il est concentré, un peu lent. Comme s’il essayait de gagner du temps. Contre quoi, je l’ignore. Il me soulève les fesses. C’est drôle. Il change ma couche. Ah oui, c’est mieux ainsi. J’étais trempée. Un body, un pantalon, un t-shirt, un pull, un manteau, puis encore une combinaison de ski. Il me couvre trop, j’ai chaud. Mais je ne dis rien. Tous ses gestes lui demandent beaucoup d’efforts. Il me pose sur mon siège. C’est à son tour de se changer. Il enfile au-dessus de ses vêtements blancs un jean puis un gros pull. Puis, enfin au-dessus de tout, sa grande galabaia immaculée. Il se fait beau. Il y a quelque chose de solennel et de crispé dans sa manière de s’habiller, j’aime bien. Il se saisit de ma longue écharpe de bébé, m’y enfouit, accroche un bonnet sur ma tête puis un autre sur la sienne. Nous voilà prêts à sortir tous deux et à affronter l’extérieur. Je crève de chaud. Je ne dis rien, toute fascinée par la peur de Mohamed. Que lui arrive-t-il ? Les rôles s’inversent. Qui porte l’un ? Qui porte l’autre ?  Ce n’est plus très clair. On y va, baby ? Oui, on y va. Yalla, yalla !

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