Frances

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J’ai analysé. J’ai démonté le problème point par point. C’est ce qu’il y avait de mieux à faire. Si je voulais continuer de travailler, il me fallait embaucher une nounou. La quasi totalité de mon salaire disparaîtrait en frais de garde. Ma liberté était à ce coût et je la paierai sans problème. Ce n’était pas qu’une question d’argent. Ce que je voulais surtout, c’est quelqu’un de bien pour s’occuper de ma fille. Quelqu’un à qui la confier les yeux fermés. J’avais vu Mohamed avec elle. Il combinait les trois A requis pour Bonnie : Attentionné, Attentif et Aimant. Depuis qu’elle est née, Bonnie est passée dans bien des bras. Elle est facile, sociable, elle s’adapte toujours très bien. Mais avec Mohamed, c’est différent. Elle ne fait pas d’effort. Elle se laisse aller. Il anticipe ses besoins. Il la tient tendrement. Il joue avec elle et, le plus improbable, semble s’amuser de ces jeux d’éveil qui ennuient n’importe quel adulte au bout de trente minutes. Enfin et surtout, il aime être avec elle. Elle aime être avec lui.

Ce n’est pas tout. Mohamed porte en lui l’E. Notre deuxième maison est ici. Nous l’avons construite de nos mains. Avec son aide, d’ailleurs. J’aime les sources chaudes et froides, la chaleur déglinguée, les appels à la prière, la langue arabe que je maîtrise non sans fierté et le dialecte siwi que je comprends à peine. J’aime la chaleur étouffante l’été, la tiédeur chagrine l’hiver, le désert, les murs en boue et sel. C’est bête, presque honteux à avouer, mais j’aime aussi les problèmes d’ici. Ils m’interpellent, me renvoient à moi-même. La corruption, la pauvreté, les femmes qu’on enferme, les enfants qu’on délaisse, la vie tracée que l’on ne choisit pas. Ma naïveté ou plutôt ma suffisance ont été plus d’une fois trompés, mis à mal. Là, où je vois archaïsme, se cache souvent un système sophistiqué que je n’ai pas réussi à lire. Je veux aussi transmettre cela à ma fille : l’appel de l’autre qui vous exile de vous-même et vous révèle pourtant ce que vous avez de plus profond. Alors, je ne me pose pas de question. Je prends. C’est une solution provisoire de toute façon. Puisque dans un an, nous viendrons vivre à Sinon.

Ca serait une très belle opportunité pour Mohamed. Pourquoi ne verrait-il pas lui aussi à quoi ressemblent nos vies ? Avec lui, Bonnie aura toujours son autre pays avec elle. Elle ne connaîtra pas le sentiment d’être divisée entre deux terres. Elle ne connaîtra pas l’abandon. Elle ne connaîtra pas la nostalgie de ce qu’on a perdu. Je veux le meilleur pour elle. Ma fille sera heureuse. Mohamed rentrera avec nous en Angleterre.

Quand j’étais adolescente, j’ai fait un séjour linguistique à Berlin. Le souvenir de l’Allemagne de l’Est n’était pas encore très loin. La réunification ne datait que de quelques années seulement. Nous étions un petit groupe de jeunes mêlés de différents âges, de diverses origines. J’avais quinze ans. Le matin, nous apprenions la grammaire allemande, l’après-midi était assignée aux visites culturelles et le soir nous était réservé. J’y ai découvert le monde de la nuit et les petits matins que l’on découvre ensemble après avoir traversé les heures nocturnes, d’errances en jouissances. Du café où nous écoutions les notes de piano caressant du bout de nos orteils le sable anachroniquement posé à nos pieds, aux boîtes techno où nous perdions, aux squats où nous rêvions. Nous nous retrouvions tous ensuite dans l’eau froide et accueillante d’une piscine découverte où, après avoir escaladé les grillages, nous dégrisions notre ivresse. Laslo était le guide officiel de jour et celui officieux de nuit. C’était un grand gaillard, de type aryen, presque une caricature, un grand blond aux yeux bleus. A peine plus âgé que nous, quelques années tout au plus. Il était un peu timide. Un peu perdu, je crois, face à notre assurance d’enfants gâtés de l’ouest. Il venait de l’est. Il ne pouvait le cacher. Ses vêtements le trahissaient. Delphine couchait avec. C’était l’aînée d’entre nous. Toute de noir vêtue, elle véhiculait une tendresse chaleureuse pour chacun. Pour la première fois, je rencontrais quelqu’un qui n’avait aucun mal à toucher les autres. Cette liberté du corps, ce plaisir d’aller vers l’autre, avant elle, je ne connaissais pas. Nous allions régulièrement voir tous ensemble Les ailes du désir dans un vieux cinéma délabré de l’Est. Ce film reflétait notre mélancolie et la fuite de l’enfance qui nous échappait. Je riais beaucoup, je m’amusais beaucoup, je vivais beaucoup. Surprise que la vie puisse avoir cette saveur-là. Je crois que Laslo était amoureux de moi. Moi, je préférais flirter avec les garçons de mon âge. Un type de vingt ans ressemble à un homme et il n’y avait rien de plus effrayant. Sa gentillesse et sa liaison avec Delphine me tenaient à distance. J’étais protégée. Delphine m’en parlait librement, elle aimait faire l’amour avec lui mais elle ne l’aimait pas. Elle aimait ailleurs de toute façon, un amour impossible je crois. Moi, je n’avais jamais fait l’amour et l’amour à mes yeux barbouillés de khôl ne pouvait qu’être de l’ordre de l’impossible. L’été s’est terminé. Chacun a repris son quotidien. Lycée et contrôles. Mes nuits blanches sont redevenues noires et mes jours quadrillés par l’emploi du temps de ma seconde B. Laslo m’écrivait parfois. Des cartes postales. De l’Europe entière. Il découvrait tous les pays interdits autrefois pour lui. Une fin d’après-midi, il a sonné à la porte de la maison. J’avais répondu légèrement à son dernier courrier, bien sûr il pouvait passer me voir, quand il voulait. Je n’avais jamais pensé qu’il me prendrait au pied de la lettre. J’avais oublié de prévenir ma mère. Elle l’a accueilli comme si de rien n’était. Ma sœur Margaret était contente, elle allait pouvoir parler allemand. Moi, à partir de cet instant, je l’ai détesté. Il était plouc. Ses vêtements étaient moches. Sa voiture datait du siècle dernier. Il avait toujours l’air de s’excuser d’être là. Sa coupe de cheveux n’avait rien de cool. Il était tout ce que je ne voulais pas être. Il est resté trois jours à la maison. Margaret s’en est occupé. Ma mère n’a rien dit. Peut-être était-elle contente d’avoir un homme, autre que le chien, parmi nous. Mon père était mort depuis cinq ans. Elle ne m’a pas posé de questions, par pudeur peut-être. Par manque d’occasions surtout. Je n’ai cessé de l’éviter pendant le séjour de Laslo. Le dimanche, le dernier jour, nous sommes tous allés nous promener au bord de mer. Nous habitions à Brighton à l’époque. C’est pratique. Les plages y sont immenses, on peut y être ensemble et se maintenir à distance. Laslo, un moment, a réussi à s’approcher de moi. Je ne faisais plus d’effort pour comprendre sa langue, je ne savais plus en parler un mot. Son attention pour moi me salissait. Il m’a m’expliqué qu’il avait traversé la France puis la Belgique. C’était amusant. Là-bas, il écoutait les radios flamandes, il comprenait. La langue n’était pas si éloignée, me disait-il, alors que la distance entre nous se transformait en fossé. Il faisait froid. Je m’en contrebalançais de ses réflexions linguistiques. Le vent nous forçait à nous engloutir sous nos bonnets. J’étais obligée de me blottir contre lui pour qu’il me fît obstacle contre les rafales de la bruine salée de la Manche. Puis, tout en vrac, il m’a dit qu’il m’aimait, depuis Berlin, déjà. Qu’il ne savait pas le dire, qu’il avait fait ce voyage pour moi, qu’il ne voulait pas m’offenser, qu’il avait bien compris que ses sentiments n’étaient pas partagés, qu’il trouvait ma mère et ma sœur géniales, qu’il s’était trompé en venant ici, qu’il s’excusait, qu’il partirait demain, qu’il ne m’embêterait plus, mais qu’il espérerait toujours, qu’il serait patient, qu’il m’attendrait, parce qu’il m’aimait. J’ai fui, j’ai couru pour rattraper le chien. Je riais comme une folle. J’ai enlevé mes chaussures, puis mes chaussettes. Je me suis précipitée vers la mer. Pour sauter dans les vagues. M’amuser avec ostentation pour écraser à chaque saut ses sentiments qu’il venait de me déclarer. Ah, regarde combien j’écrabouille tout ce que tu m’offres. Regarde combien tout cela m’est inutile. Merci de m’avoir présenté ton cœur, je n’en ai que faire. Laslo est parti le lendemain.

Le soir même, je l’ai croisé en slip dans le grenier. Il se baladait ainsi, quasi nu, après sa douche. Dans une attitude naturelle, sans penser un instant que son comportement pourrait me choquer. Cette image m’a longtemps traumatisée. J’y pense aujourd’hui. La honte s’est mêlée au souvenir. Elle y a remplacé la colère. Etrangement, c’est elle qui achève de me convaincre. Oui, Mohamed doit venir habiter avec nous, c’est décidé.

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