Bonnie

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On repart. Je le sais. Depuis plusieurs jours, ils s’agitent. C’est dans l’air. Moi, je reste clouée là où ils veulent bien me poser. Inutile. Sur le dos, je contemple les poutres du plafond ou les pompons de mon tapis d’éveil. Ca m’excite toutes ces couleurs. Heureusement, maman ne m’oublie pas. Nous sommes liées l’une à l’autre. Quand j’ai faim, elle accourt. Me prend dans ses bras et me donne ses tétons que je dévore. Alors je me souviens d’où je viens et cela m’apaise. Les bruits sont différents dans ce lieu. Le fond sonore est vierge. Les sons en ressortent davantage. La langue prend racine dans la gorge. J’essaie de l’imiter parfois quand je gazouille. Pour sentir la force qui monte en moi. La voix, c’est ce qui relie les grands entre eux, je le vois bien, de la même manière que les lolos de maman nous attachent l’une à l’autre.

Ils m’ont posée sur le siège, je n’aime pas. Je râle mais ils ne m’écoutent pas. Parfois papa passe, me caresse la joue, me parlotte et puis me remet la tétine dans la bouche. L’ordre est clair. Il m’ordonne de me taire. Je ne suis pas le nombril du monde, faut-il me le rappeler ? Non, non, non. Je veux, toujours et encore, être le centre de l’attention. Etre trimballée de bras en bras. Voir les yeux écarquillés et brillants. Me blottir contre la maladresse de ceux ou celles qui me reçoivent. Sentir mon corps envelopper par leur chaleur. Toujours être caressée, prise, loin de la lumière trop vive et des fracas retentissants.

Ce que je déteste, par dessus tout, ce sont les surprises. Tout ce qui m’arrive sans que je comprenne pourquoi. Ca m’épuise. Avant, il me suffisait d’être dans ma bulle et de me laisser dorloter par l’océan dans lequel je baignais et me confondais. Maintenant, je suis devenue une sentinelle. Sur mes gardes et sans aucune arme à ma disposition pour me défendre, pour faire respecter ma loi. A part celle de brûler ma gorge, d’expulser tout mon air et de brailler pour, peut-être, me faire entendre, respecter, aimer. Maman me prend, enfin :

– Elle doit avoir faim, c’est normal, je lui ai donné à manger il y a trois heures. Je suis désolée. Ce n’est pas le moment.

– Ce n’est pas grave, lui répond papa, je finis de charger la voiture, tu as le temps.

– Et Mohamed ?

– Toujours aucune nouvelle. Il ne répond pas. Je lui ai déjà laissé quatre messages. Rien. Il fait le mort.

– Tu penses qu’il s’est dégonflé ?

– Peut-être… On dirait…

Maman me serre davantage. Trop à vrai dire, c’est à peine si je peux respirer.

– Et s’il ne vient pas ?

– Tant pis, on part sans lui. La réponse est claire, ce n’est pas la peine d’insister.

– Et son billet ?

– Je suis désolé. Je t’avais prévenue. Tu as peut-être été trop ambitieuse.

– Je sais, et bientôt tu vas me dire que j’ai rêvé en couleurs. Ou que j’ai mis la charrue avant les bœufs. Ne me sors pas une des ces expressions toutes faites, je déteste ça.

La voix de maman devient plus aiguë, plus forte. J’ai peur qu’elle se brise. Celle de papa, par contre, reste au même niveau sonore. Elle est même plus douce, plus posée. Je reconnais cette voix, c’est celle qu’il adopte pour m’endormir:

– Ce n’est pas la peine de te mettre en colère.

– Je ne suis pas en colère. Pas du tout en colère. Contrairement à ce que tu crois.

Le lait de maman prend un goût aigre, ça m’écœure. J’ai envie de vomir. Elle me presse davantage contre elle. J’ai beau agiter les bras, elle ne m’écoute pas. Elle est ailleurs. Une tristesse s’abat violemment sur moi. Cette distance soudaine qui s’instaure entre nous alors que nous ne sommes qu’une, comment est-ce possible ? Ca me broie les intestins. Je réingurgite tout le liquide chaud et nappe le décolleté de maman. Elle crie presque. J’ai peur.

– Et voilà, regarde ce que tu as fait !

– Frances, calme-toi, tu vas effrayer la petite.

– C’est trop tard, de toute façon.

Maman se met à pleurer. Ses larmes chaudes se mêlent à mon vomi, elle hoquette. Papa s’agenouille et la prend dans ses bras. Moi avec. Nous sommes tous les trois serrés les uns contre les autres. Plus qu’un. J’adore. Je réattaque le sein de maman. Papa berce maman et lui murmure :

– Tout ira bien, ma douce. Tu ne peux pas changer le monde mais tu es ce que j’aime le plus au monde. Avec Bonnie. Viens, mon amour. Tout ira bien. Nous sommes ensemble.

– Ce n’est pas ce que tu crois. Je t’assure, je n’ai aucun problème à gérer l’échec. Je t’assure, c’est tout à fait ok pour moi.

Un rire, oui, je crois que c’est bien ça, les traverse brusquement tous les deux. Ils ont la bouche ouverte et leurs gorges vibrent. Des petites rafales de sons viennent me chatouiller les oreilles. D’abord, j’hésite. J’arrête de boire. La sentinelle se réveille en moi. Je les regarde et puis je comprends que c’est bon signe. Ils reviennent à moi.

– Regarde, elle se demande ce qui nous arrive !

– On dirait qu’elle essaie de nous imiter. Regarde, elle ouvre la bouche. Mais, oui, ma puce, ton papa et ta maman sont bien bêtes. Oui, ma puce ! Oh, toi aussi, ça te fait rire. Allez, viens, on va finir de manger et ensuite on va repartir pour un long voyage. Pour rentrer à la maison, tu es d’accord ?

– Bon, j’y retourne, on va finir par être en retard.

Ils se remettent à s’agiter. Maman me presse contre son sein. Papa virevolte autour de nous. Je n’ai plus faim. Je suis fatiguée. J’ai envie de dormir. Je perds le contact. Je glisse dans le sommeil.

Une secousse. Une autre. Je me réveille brusquement. Où suis-je ? Ca tressaute. Ca bouge. Je suis assise. Où est maman ? Où est papa ? Je les cherche, je ne les renifle pas.  Panique. Le vent fouette mon visage. Je n’aime pas ça. Papa ? Maman ? A l’aide ! Je voudrais les appeler, crier leur nom, les ramener à moi mais j’ignore comment le faire. Je n’ai pas le choix. Je sonne l’alarme. Je hurle. Maman se retourne. « Tout va bien, mon bébé, on est parti. On rentre à la maison. Tu es contente, non ? »

Depuis quand me demande-t-on mon avis? Eh bien, non, je ne veux pas. Le rouge et la chaleur me montent aux joues. Je commençais à peine à m’habituer à ici. A la chaleur. Aux sons. Aux odeurs. Au sable. Je ne veux pas de changement. Je ne veux pas changer. J’en ai marre d’être promenée ici et là.

– La tétine, où as-tu mis sa tétine ? Elle est en train de nous piquer une grosse colère. Bonnie, mon bébé, tout va bien. Calme-toi.

– Elle est sur elle, non ? Je croyais l’avoir accrochée à la ceinture.

– Merde, je sais où elle est. Je l’ai posée sur le marbre de la cuisine avant de partir pour être sûre de ne pas oublier.

– Tant pis, trop tard.

– Phil, on a douze heures de voyage devant nous. Sans tétine, on va souffrir. On n’est pas aux pièces. Allez, demi-tour. Ca nous prend juste cinq minutes.

– Tu espères encore ?

– On y va.

Je hurle, je hurle, je hurle. Ca s’arrête, ça repart. Les portes claquent. Papa crie, maman lui répond au loin. Des portes s’ouvrent. J’entends des rires d’une nouvelle sorte. J’enregistre pour plus tard. Je hurle, je hurle, je hurle. Jusqu’à obtenir gain de cause. On reste, n’est-ce pas ? La voix de Mohamed surgit ; je l’aime cette voix. Elle me rattache à ici, à ce que je viens à peine de découvrir et auquel ils veulent déjà m’arracher. Je hurle, je hurle, je hurle. Papa chantonne, je m’en fous. Ca m’énerve encore plus, j’ai envie d’être méchante. Sans bien trop savoir pourquoi. Je hurle, je hurle, je hurle. Les portes claquent de nouveau. La voix de Maman se rapproche, lumineuse. « Je l’ai trouvée. Ou plutôt je les ai trouvés. Hé, hé, hé. » Les portières s’ouvrent. L’air s’engouffre. Deux présences nous rejoignent dans notre bulle. Je hurle, je hurle, je hurle. Jusqu’à ce que je sente sa main chaude et lourde sur ma joue. Mohamed, c’est toi ! « Awa, awa, awa, petit bébé, calme-toi. Awa, awa, awa, écoute les chants de la terre qui monte en moi. Awa, awa, awa, mon amour te protègera. » Je ne suis plus seule. Il est avec moi. Des petites perles de cristal s’échappent de la bouche de maman. Je suce ma tétine. J’avale la vie. Je m’agrippe aux doigts de Mohamed. On repart. Je m’endors.

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