Le Babysitter de S.

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Préambule

Sinon est une oasis luxuriante planquée au milieu du désert. Ici, les hommes ont un don particulier avec les enfants. Ils s’emparent des nourrissons et leur chantent des berceuses lancinantes et saccadées. Fascinés et surpris, les bébés les écoutent et s’abandonnent à la puissance des bras de ses nouveaux pères. Les hommes de Sinon sont des terres nourricières. « Awa, awa, awa, petit bébé, calme-toi. Awa, awa, awa, écoute les chants de la terre qui montent en moi. Awa, awa, awa, mon amour te protègera. » Les femmes ont disparu. Où sont-elles ? Elles sont protégées dans les maisons. La palmeraie est un lieu de passages et de trafics en tout genre. Il y a danger à trop exposer les femelles. A partir du moment où les jeunes filles deviennent fertiles, elles n’ont plus le droit de cité. La puberté ouvre les portes de leur prison. Parfois, dans les rues, on les croise, silhouettes fantomatiques. Voilées de pieds jusqu’à la tête, elles n’ont plus de corps. Cachez donc ce ventre que je ne saurais inséminer.

1. Là-bas, Sinon

Mohamed

« Rentre avec nous », m’a proposé Frances. « Pour quelques mois. Tu verras le monde. Bonnie t’aime déjà. Tu n’auras rien à payer. Nous, ça nous arrange. Je n’ai plus de nounou à Londres. Dès que tu en auras marre, tu repartiras. »

Je lui ai riposté que ma place était à Sinon. Elle le savait bien mieux que moi. Qui défendrait leurs intérêts pendant leur absence ? Qui s’occuperait de leurs biens ? Qui veillerait au jardin ? Qui empêcherait le sable de s’installer dans les moindres interstices de la maison et envahir de sa blanche torpeur les pièces faites pour y vivre ? Qui surveillerait les travaux de la haie, de la terrasse, de la source et d’ailleurs ? Qui serait leur intermédiaire protecteur ? Ils resteraient toujours des étrangers. Ils avaient beau être propriétaires. Sans personne pour l’entretenir, leur maison était vouée à l’abandon. Elle serait mangée par le désert. Non, je n’avais rien à faire dans leur pays. Je n’avais nulle envie de jouer l’indien dans la ville. Frances m’a regardé de ses grands yeux clairs et a répété son argument imparable. « Là-bas, tu pourras oublier. »

Le tranchet de ses mots est tombé. Implacable et net. Ma plaie ouverte. Elle savait comment l’entailler davantage. Oui, je souhaitais oublier ma femme. Mais qu’oublierais-je d’autre là-bas ? D’où je viens, mon père, ma mère, mon sang, mon désert, moi ? Qu’avais-je à gagner alors que j’avais tout à perdre ? Elle m’a remis son bébé. J’ai senti la chaleur poisseuse de Bonnie et son odeur de lait maternel retourné. Mon corps s’est remis automatiquement en branle. Mes mains ont saisi le petit animal de quatre mois, mes bras se sont élancés au ciel et ma bouche s’est ouverte. Un murmure s’est échappé de moi et j’ai répété, malgré moi, les sons qui apaisent le cœur des hommes et chassent la terreur des petits. Elle m’a regardé, certaine de m’avoir pris au piège. Elle n’avait pas tort, j’étais à ma place.

« Là-bas, tu l’oublieras. » Elle savait de quoi elle parlait. Je venais de divorcer. Ma femme en était la cause. Elle ne me donnait pas d’enfant. J’avais pris l’habitude de traîner le soir, de rentrer le plus tard possible, de fumer et de boire, pour affronter le plus tard possible cette épouse sèche qui s’offrait à moi. En vain. Lui faire l’amour me répugnait. Pourquoi me serais-je frotté à ce tronc d’arbre noueux incapable d’accrocher mes désirs à ses branches ? Noura était belle pourtant, cruellement belle. Et stérile. J’aimais ses yeux en amande, la délicatesse de ses membres, ses poignets si fragiles, la douceur de sa peau et sa chevelure en cascade qui m’appartenait. Noura m’était soumise et je me suis mis à la détester.

Notre mariage avait été raté, les invités s’étaient plaints ce jour-là. A quoi bon toute cette abondance de mets si rien n’était bon ? Les dattes étaient amères, les fruits trop mûrs et la viande pas assez cuite. Erreur sur la marchandise, on les avait trompés. On m’avait aussi trompé, échec, et puis femme répudiée. Elle avait beau être jeune et agréable à regarder, elle ne faisait pas l’affaire.  Elle m’attendait toute la journée à la maison, elle ne savait pas cuisiner, elle était vide, incapable de se remplir de quoi que ce soit. Elle ne retenait rien. Ni ma semence, ni les mots d’anglais que j’essayais de lui inculquer, ni les paroles d’amour que j’ânonnais au commencement pour y croire et puis que j’ai perdues en route.

Le matin, après mes ablutions, nous rompions ensemble le jeûne de la nuit. Elle ne se levait pas tout de suite. J’avais pris l’habitude de préparer seul les haricots. Alors je l’acceptais dans la fraîcheur matinale sans que la colère n’eût le temps de l’emporter. Une enfant dans la méconnaissance de son corps. Dix-sept ans à peine. Un animal tremblotant, les instincts atrophiés, dont la source avait été asséchée. Peut-être aurais-je dû alors l’aimer, la prendre, dans cet instant de pitié. Je préférais fuir celle que l’on m’avait donnée pour femme, ce miroir effroyable de ma propre inanité, qui ne tarderait pas à se recouvrir d’un immense voile noir pour cacher le trou béant qui l’habitait et qui m’anéantissait chaque jour davantage. Je sortais, la chaleur m’accueillait, mère familière. J’enfourchais ma mobylette. Je devais appuyer plusieurs fois sur la pédale pour qu’elle veuille bien démarrer. Si je pleurais, ce n’était pas en raison de l’annonce répétée chaque matin de notre rupture définitive et inévitable, mais parce que des grains de sable malicieux se glissaient entre mes cils et irritaient mes pupilles de leur âpre caresse mêlée au souffle du vent.

« Mohamed, tu m’entends ? Ce n’est pas une proposition en l’air. Je suis sérieuse. Veux-tu rentrer avec nous à Londres pour t’occuper de ma fille ? »

Je l’ai remerciée, c’était gentil, mais sérieusement elle n’y pensait pas. Mon esprit n’en était pas moins troublé. Je devais demander conseil à mon père. Ce n’était pas prudent, je le savais. Pourquoi l’ennuyer avec des sornettes ? Il était trop tard, j’étais comme envoûté et je ne pouvais déjà plus revenir en arrière. Je suis rentré à la maison. Pour lui demander son autorisation. Ou plus exactement sa non-autorisation. Interdis-moi, mon père, d’aller là-bas. Fais taire mes envies d’ailleurs. Étouffe en moi, s’il te plait, l’appel de l’étranger. Tue dans l’œuf mon désir de l’autre. Remets-moi dans ma vérité d’ici et maintenant, je t’en prie.

Ma mère cuisinait. Mes sœurs attendaient, fidèles à leur habitude. Quoi ? Elles l’ignoraient. Un mari sûrement, la vie peut-être. Le vieux, lui, était allongé dans le salon vide du fond. Couvert de poussières, à peine le sol, un verre de thé à la citronnelle à ses côtés. En état de conservation prolongé entre nos murs aussi solides que le néant. S’ils s’effritent doucement à l’intérieur, ils n’en sont pas moins éternels. Résistants au froid et à la chaleur, ils renferment dans leur tendre caveau les vivants et les mourants. De leur tendresse hermétique et sableuse.

Malheureusement, pour moi, les choses ne se sont pas passées comme je le souhaitais. A vrai dire, l’ancêtre attendait la mort, pas son fils. Peut-être nous a-t-il confondus tous les deux ? Son esprit confus a amalgamé mon mètre quatre-vingt-dix vêtu de blanc avec le fantôme de celle qui fauche tout. Mon élan fougueux avec la morne et implacable rafle de celle qui gouverne le monde. Quand il m’a donné congé, quand il m’a congédié, quand il m’a chassé de ma terre, ce n’est pas moi qu’il souhaitait exiler mais elle. Définitivement. Hors de sa vie.

Je lui ai dit, pour rire, tu sais, père, Francesca m’offre un travail en Europe. Elle souhaite que je devienne la seconde mère de sa fille. The babysitter, comme ils l’appellent là-bas. C’est drôle, n’est-ce pas ? Mon père n’a pas ri. Il ne s’est pas troublé. Il a froncé les sourcils, a acquiescé une grimace et a trouvé la force de cracher ses paroles au dehors de sa bouche édentée : « c’est un travail de femelle ! » Je fus surpris par sa réaction. A aucun moment, je n’avais songé à cet argument. Le contenu du travail en soi ne me gênait pas. J’aimais ce bébé. L’endormir et le bercer. Goûter la saveur du temps avec elle. Je la torcherais bien sûr puisqu’il le faudrait. J’apaiserais ses cris et ses pleurs. J’essuierais ses renvois et je célébrerais ses hoquets. J’étais bien plus fort qu’une femme. Plus puissant et plus à l’écoute. Il savait bien mieux que moi le secret des hommes d’ici. Pendant neuf mois, les femmes portent les bébés et les oublient presque aussi vite. Elles s’en occupent, indifférentes, entre la lessive et la vaisselle. A quoi bon ? Un autre viendra à la prochaine saison. Les hommes, c’est différent. Ils compensent leur négligence. La nature est bien faite. Il suffit qu’ils se penchent vers le nourrisson pour l’apaiser et chasser ses angoisses du monde à venir. J’ai toujours vu mes oncles et mon père parler ce langage secret. Quand une mère en a assez, quand elle ne sait plus quoi faire de son braillard, alors elle se tourne vers le premier homme et elle sait que son enfant bientôt ne pleurera plus et s’endormira dans un profond sommeil. Certes les maris sont partis toute la journée, ils utilisent parcimonieusement ce don, ils ont trop à faire. Il faut garder le secret, celui qui garantit la paix des ménages et la tranquillité de la ville. Ce secret que tous partagent et nul ne dit tout haut. Le métier d’homme est celui de veiller sur les nourrissons. Je lui ai donc riposté insolemment qu’il n’avait sûrement pas dû bien tout entendre. Elle me proposait de garder sa fille, non pas ici à Sinon mais à plusieurs milliers kilomètres de là, dans sa ville froide et brumeuse, à Londres.

– Vas-y.  Ne me demande pas l’autorisation. Pars.

– Mais…

– Oui, meurs. Après tout, c’était peut-être ce qu’il y a de mieux à faire. Pars et meurs.

Je n’ai pas compris s’il s’adressait à moi ou à lui-même. Je n’ai pas pu lui demander, il s’est aussitôt refermé sur lui-même. Il s’est de nouveau transformé en raisin sec. La conversation était close. Je n’existais plus. Je me suis mis à trembler. Une sueur froide a perlé sur mon front et le haut de mon dos. Mon père venait de me bannir. En un instant, je vis ce que je ne verrai pas. Je n’assisterai pas à sa mort, je ne serai pas là à ses derniers instants pour lui saisir la main et sentir la vie doucement s’échapper de son sang pour venir se ressourcer dans la mienne. Je n’étais plus son fils préféré, son digne successeur, le prédestiné cheik, celui qui perpétuerait les racines et les liens qu’il avait construits et entretenus sa vie durant. J’étais mort pour lui, il ne me restait plus qu’à partir. Je lui ai saisi les mains, je me suis agenouillé, je souhaitais lui dire au revoir. J’ai fermé les yeux, il fallait mieux. Sa peau sèche contre la mienne. Sa froideur engloutie contre ma chaleur. J’ai chanté doucement: « Awa, awa, awa, petit père, apaise-moi. Awa, awa, awa, écoute les chants de la terre qui me chassent loin de toi. Awa, awa, awa, souviens-toi de moi quand tu partiras. Awa, awa, awa, mon amour te protègera. » Le souffle de mon père s’est ralenti, il s’était endormi. Je me suis levé. Je lui ai tourné le dos. En un instant, j’ai fait mienne sa décision. Je suis sorti de la maison sans un regard ni pour ma mère ni pour mes sœurs. Elles ont vu une ombre blanche se précipiter hors du domicile familial et c’est tout. Je n’avais pas la force de me confronter à leurs yeux interrogateurs. Je n’ai rien pris, je n’avais rien à prendre, si ce n’est mon chagrin. J’ai enfourché ma vieille bécane. J’ai dû appuyer à de nombreuses reprises, elle ne démarrait pas. Les grains de sable immiscés dans leur moteur continuaient leur inlassable travail de destruction. J’ai regagné le domicile de Frances et Phil. J’ai dit oui. Je pars, je viens avec vous, j’accepte. A partir d’aujourd’hui, le babysitter de Bonnie, c’est moi.

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