Scène 13 – Le fou (Willy), la dame (Nelly), les deux enfants (pions), la cavalière (Chloé), le roi (Ahmed) et le cavalier (Jean-François)

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La scène reprend de la même manière qu’à la scène précédente.

JEAN-FRANCOIS

Stop ! Vous êtes tous en état d’a… (Il paraît comme ébloui par Nelly et murmure dans un souffle à peine audible – les autres ne l’entendent pas). En état d’amour…

Ahmed se lève et s’approche pour lui faire face. Il l’attaque.

AHMED

D’où tu viens, toi ? Qu’est-ce que tu nous veux, bouffon ?

JEAN-FRANCOIS (se ressaisissant face à son agresseur )

Je le répète. Fermement et cordialement. Vous êtes en état d’arrestation.

AHMED

T’es de la police ?

JEAN-FRANCOIS

Non, je suis Jean-François Tourteau, maire de votre ville et ça suffit amplement.

AHMED

Désolé, mec, ça ne marche pas. Tu es hors la loi. Tu n’en as pas les pouvoirs. Je te préviens, j’ai un avocat à Etoile, ça va chauffer. De toute façon, on l’est déjà, arrêtés, coincés dans cette foutue tour de malheur.

Pendant qu’Ahmed fait diversion, Willy, Nelly et les enfants essaient discrètement de s’échapper. Mais Balthazar fait un caprice, résiste et ne veut pas bouger. Willy essaie d’ouvrir la porte qui semble s’être verrouillée de l’extérieur.

JEAN-FRANCOIS

Je vois que Monsieur aime jouer le petit malin. Vous avez très bien compris ma requête. Dehors ! Vous êtes tous en état de logement… pardon… de délogement… (Il bafouille, bégaie presque, cherche ses mots) d’expulsion, voilà le mot ! (Il aperçoit à ce moment sa fille bâillonnée au fond de la pièce et  se précipite vers elle. Il court maladroitement, les jambes légèrement arquées, rappelons-le, à cause de son sexe atrophié.) Qu’avez-vous fait à ma fille ? Ah, ça va vous coûter cher !

Les autres le regardent, blasés. Jean-François retire le doudou de la bouche de Chloé qui se lance aussitôt, comme à son habitude, dans une diarrhée verbale.

CHLOE

Oh, Papa, si tu savais ! Comme ils ont été méchants avec moi ! Bande de salauds, oui ! Ils ont osé balancer mon portable par la fenêtre. Et ils m’ont battue. Je suis sûre que j’en ai encore une marque sur la joue. Je serai horrible pour mon casting demain. Impossible de cacher cela avec du maquillage. C’est perdu d’avance et…

Jean-François regarde pour la première fois sa fille d’une manière effarée comme s’il la découvrait. Il regarde ensuite les autres qui se sont regroupés puis sa fille puis de nouveau le groupe. Nelly le supplie des yeux. Echange de regards entendus entre eux. Il remet le doudou dans la bouche de sa fille. Soulagement général.

JEAN-FRANCOIS

Désolé, ma chérie, mais je pense effectivement que cela sera mieux ainsi.

NELLY (A Jean-François)

Ecoutez, Monsieur, tout cela est un affreux malentendu. Vous avez dû vous tromper d’étage.

JEAN-FRANCOIS (de manière conciliante)

N’êtes-vous pas au courant que cette tour s’autodétruira dans trente minutes ? Regardez autour de vous, tout est vide ici. Ne vous souvenez-vous donc pas d’avoir franchi des barricades de sécurité ? (Il la regarde. Aperçoit Suzie dans son dos et Balthie à ses pieds qui pleurniche.) Excusez-moi, pourquoi avoir amené ces deux petits dans ce merdier ? (Nelly prend Balthazar dans ses bras, la caresse, tente de l’enfouir contre sa poitrine pour le cacher. Jean-François l’observe plus attentivement.) D’ailleurs, ils sont bien à vous, ces deux enfants ? (A part) Non, ce n’est pas possible… (A Nelly) Dites-moi seulement qu’ils sont bien à vous ? (Nelly ne répond pas). Mentez-moi s’il le faut, je crois encore que je préférerais.

NELLY

Oui. (Silence) Et puis, non. Je suis leur mère d’amour si vous voulez. (Silence) Mais pas de sang.

JEAN-FRANCOIS

Merde et merde ! (Son ancienne personnalité et son penchant colérique reprennent le dessus un instant) Foutre merde ! C’était donc vrai ? La kidnappeuse d’enfants s’est réfugiée dans la tour. C’est encore pire que je ne le pensais : une prise d’otages de mineurs. Quand ils le sauront, ça va barder pour vous tous ! Ils ne sont pas tendres, je vous préviens, surtout s’il y a des enfants en jeu. En plus, TFI est déjà installé en bas, tout prêt à vous dévorer. Autrement dit, vous êtes foutus !

NELLY (suppliante)

S’il vous plait…

JEAN-FRANCOIS

Ecoutez, c’est votre dernière chance. Déguerpissez tous immédiatement et il ne vous arrivera rien, je vous le promets. (Tic de professionnel : il ne peut ici s’empêcher d’adopter un ton de langue de bois malgré sa sincérité et sa bonne volonté.). Je vous couvrirai tous. (Il regarde Nelly) Bon, pour vous, ça va être un peu plus compliqué mais (doucement) je vais m’arranger.

AHMED

Pourquoi devrait-on te croire ? On les connaît tes promesses de Polichinelle !

JEAN-FRANCOIS

Parce que vous n’avez pas le choix. A un moment, tout s’achève. Ce qui a un début doit avoir une fin. Il faut bien sortir du labyrinthe dans lequel on s’est perdu et suivre le premier guide venu.

AHMED

Il parle chinois maintenant ! Ca va ? Il est où ton souffleur ? (Silence) Ca suffit, montre-moi où est ton oreillette et donne-la moi !

Jean-François écarte les bras pour se faire fouiller par Ahmed.

JEAN-FRANCOIS

Le pari pascalien, vous connaissez ? C’est la même chose. Croire en Dieu ou non ? Vous avez une chance sur un million d’être sauvé. La seule autre alternative, c’est mourir. Alors, quitte à perdre autant gagner.

AHMED

Enfin, là, il ne s’agit pas de croire à Dieu mais à Jean-François Tourteau…

Ahmed cesse sa fouille vaine de Jean-François et le regarde droit dans les yeux, à hauteur d’homme.

AHMED

Et votre fille ?

JEAN-FRANCOIS

Quoi, ma fille ?

AHMED

Entre nous, vous auriez plus d’une raison de nous en vouloir.

JEAN-FRANCOIS

Pour ma fille, je vous pardonne.

AHMED

Ce type est complètement fou, il se prend pour Dieu le père maintenant !

JEAN-FRANCOIS (conciliant)

Elle est un peu soupe à lait. Il était peut-être temps de lui donner une bonne leçon. De restituer mon autorité de père. Voilà quelques séances de psy économisées. Allez, ouste, tous dehors !

Pendant ce temps, Nelly essaie d’ouvrir la porte avec Willy sans réussir. Elle s’assied devant et commence à jouer avec Balthazar. Willy va s’asseoir sur le rebord de la fenêtre centrale.

AHMED (adouci, il continue à vouvoyer Jean-François sans se rendre compte. Comme s’il changeait de registre. De gendre à futur beau-père…)

Ne soyez pas si dur avec elle. Elle a aussi ses raisons.

JEAN-FRANCOIS

Mêlez-vous de vos affaires. Vous verrez quand vous serez en âge d’être père. Vous ne la connaissez pas. Le portrait craché de sa mère. Insaisissable, insupportable et…irrésistible.

AHMED

Oui, je sais. J’ai expérimenté.

JEAN-FRANCOIS

Vous la connaissez  ?

AHMED

Vous n’avez pas entendu le monologue de la Tour tout à l’heure ? (Il fait un mouvement de bras comme s’il ouvrait et fermait les guillemets) Je suis le « dealer amoureux »;  amoureux et aveugle.

JEAN-FRANCOIS (surpris)

A elle aussi, vous l’entendez parfois ? (Il regarde plus attentivement Ahmed puis sa fille. Il semble traversé par mille questions : pourquoi ce genre de type est-il amoureux de sa fille ? Comment Chloé peut-elle être amoureuse de lui ? Et s’il aime vraiment, pourquoi la laisse-t-il dans cette situation ? Pourquoi ne la délivre-t-il pas ? En désignant Chloé de la tête) Pourquoi la laissez-vous ainsi ? On ne vous a jamais appris à délivrer les princesses enfermées dans les tours ?

AHMED (sec et amer)

Elle ne m’aime plus.

JEAN-FRANCOIS (encore ébahi que sa fille puisse aimer ce type d’individu. Mais, après tout ne vient-il pas lui-même de tomber amoureux de Nelly ?)

Elle vous l’a dit ?

AHMED

Non, mais je la connais. Maintenant, bien sûr, elle serait prête à me jurer tout le contraire. Sur la tête de sa mère, même.

JEAN-FRANCOIS

Il n’y a pas de mal ! Ma femme est morte depuis cinq ans. (Tout en parlant, il lorgne constamment Nelly, d’un œil discret et admiratif. Le travail de deuil de sa femme semblerait toucher à sa fin. Il commence même à être capable d’en rire.)

AHMED

(A part) Ah oui ? Je l’ignorais. Elle ne m’a jamais rien dit. La pauvre… (A Jean-François) Je ne suis pas un salaud. Je ne frapperai jamais une femme. Ma mère nous a élevés, seule, moi et mes trois frères. Alors, les femmes, je peux vous dire : respect. Mais il ne faut pas pousser le bouchon. Vous connaissez l’expression espagnole : un clavo saca otro clavo ? Un clou chasse l’autre, un bonheur un autre. Et hop au suivant ! Par qui m’a-t-elle remplacé ? Sauvez Willy ! Regardez-le. Oui, ce type à peine réel qui se balance au bord de la fenêtre.

Ils regardent tous les deux dans la direction de Willy qui se tient recroquevillé tel un oisillon esseulé sur le rebord de la fenêtre.

JEAN-FRANCOIS (d’un ton démago, apparemment pressé de se débarrasser du jeune homme pour aller voir ailleurs…)

Allez parler à Chloé, jeune homme. Je vous le conseille, en tant que père, de beau-père, si j’osais même. La communication, c’est la clef de tout.

AHMED

Encore une histoire de pari pascalien, j’imagine ! Parce que mieux que rien…

JEAN-FRANCOIS

Oui, c’est à peu près ça.

Il le pousse vers sa fille. Ahmed reste devant elle, les bras ballants. Jean-François rejoint Nelly, agenouillée devant la porte, et s’assied, précautionneusement (toujours en raison de son sexe cassé) à ses côtés. Ahmed enlève le doudou de la bouche de Chloé. Étrangement, elle se tait.

 

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