Scène 3 – Le cavalier (Jean-François)

voeux 2013

Nelly et les enfants sortent, la scène se vide. Un homme en costume-cravate surgit du public. Il téléphone. Il ne monte pas immédiatement sur scène. Il déambule dans le public à la recherche d’une place libre. Quand il en trouve une, il s’y assoit mais ne manque pas de se relever aussitôt comme si quelque chose l’avait piqué… son voisin ou sa voisine le gênait… Il a toujours avoir mieux à faire ailleurs.  Ses jambes ne lui appartiennent pas, elles cavalent à sa place. Après avoir effectué ce cirque plusieurs fois (s’asseoir, se relever puis se rasseoir puis se relever encore, etc.), il finit par monter sur le plateau et y effectue de grands allers-retours.

JEAN-FRANCOIS

Ecoutez, tout fonctionne comme sur des roulettes. C’est prévu pour 16 heures et il n’y a aucune raison que la moindre poussière ne vienne s’immiscer dans le système (rire faux suivi d’un court silence figurant la réponse de son interlocuteur au bout du fil) Oui, bien sûr, mon discours est prêt. La presse est sous contrôle. C’est une très bonne comm’ pour la ville et la politique du gouvernement, j’en suis persuadé. (…) Le lieu a été entièrement évacué. Aucun danger. Je sors de la réunion avec le chef des pompiers, la commission de la sécurité et la SOCOTEC. Tous les risques sont écartés. S’il y a dommages collatéraux, ils ne sont que de l’ordre de l’imaginaire désormais. Les habitants regrettent de voir s’effondrer une partie de leur passé mais, entre nous, quand votre maison tombe en ruine et vous menace, mieux vaut la détruire, non ? Ah, ça va faire un beau spectacle ! Avec un peu de chance – et de doigté, je n’en doute pas un instant-, on ouvre ce soir le journal de TF1 ! (…) Oui, oui, c’est vrai. (…) Nous avons pris quelques retards dans le relogement. Vous connaissez les chantiers. On a beau les presser, cela traîne toujours. Que voulez-vous ? On a affaire à des bras cassés ? (…) Vouloir faire les choses dans les règles, j’en avais bien peur, cela ne marche tout simplement jamais. Il aurait été bien plus simple de passer par d’autres moyens mais vous n’avez pas voulu en entendre parler. (…) Ecoutez, ne vous inquiétez pas, je vais mobiliser Mme Duris et M. Gomez sur ce point et vous savez combien l’on peut compter sur eux. (…). Je ne vous cache pas non plus que ces retards nous arrangent. Ils nous permettent aussi d’évacuer, plus exactement de mettre à distance une population, comment dirais-je, difficile. Un peu de purification ne fait pas de mal non plus, non ? (Rire encore plus faux que les précédents) Bien sûr, je plaisantais, Claude. Cela reste entre nous. De toute façon, nous serions sûrement les derniers à être mis sur écoute, n’est-ce pas ? (…) Ah, attendez, j’ai un double appel. Cela pourrait être M. le préfet, je pense que c’est urgent. Je vous rappelle. Oui, merci. A tout à l’heure. (Il appuie sur une touche de son téléphone et prend l’autre appel. Sa voix change immédiatement, elle devient plus douce, plus posée, moins aiguë, moins mécanique. Plus juste tout simplement) Chloé, mon chaton, non, bien sûr que non, tu ne me déranges pas. (…) Oui, c’est vrai, je n’ai pas beaucoup le temps. Dis-moi, ça va ? (Temps assez long où Jean-François écoute son interlocutrice tout en se rongeant les ongles. Visiblement inquiet). Ecoute, mon chaton, voyons la bonne nouvelle, tu es prise en option, c’est super ! Oui, je suis sûr que tu peux le décrocher ce casting. Et s’il faut que tu sèches le cours de sport demain, eh bien, je ferai un billet d’excuse pour le professeur. Tu as un rendez-vous médical demain et voilà c’est réglé ! Il ne va pas nous embêter celui-là. Au pire des cas, je toucherai un mot au proviseur. (…) Oui, oui, je suis d’accord avec toi. Il faut mettre toutes les chances de ton côté. Entre nous, un cours de sport de plus ou de moins, ce n’est pas ça qui va t’empêcher d’avoir ton bac ! (Comme surpris dans sa conversation, il change brusquement de direction comme s’il voulait se cacher). Garde toujours à l’esprit que tu es la meilleure et la plus jolie ! Allez, je te fais des papous, il faut que je file. J’ai un double appel, je dois le prendre. Oui, je t’aime. Je t’aime. Tu es la plus belle. (Il soupire, visiblement dépassé, regarde son téléphone) Oh non, pas lui, pas ce con… (Il monte sur scène et décroche. Son ton est agressif, à la limite de l’aboiement.) Quoi, quoi, on signale la disparition de deux enfants ? Kidnappés par leur nourrice. Elle est bien bonne, celle-là ! (Rire faux) Ecoutez pour l’instant, je n’en ai rien à foutre. Il n’est pas question que cela gâche la fête. Vous appliquez la règle de un. Point barre. Une information à la fois. Pas de parasitage. De toute façon, ça peut attendre, non ? D’ici quelques heures, ils vont réapparaître par enchantement, ces mioches et leur Mary Poppins. Ils sont juste allés au parc, entendu ? Ne me faites pas chier avec des infos subalternes. C’est votre métier, merde ! ( …) Quoi, quoi, vous estimiez important que je le sache ? Merci, mais je la connais déjà votre connerie. Ce n’est pas la peine de me la rappeler. On a deux tours sur le point de s’effondrer et vous me parlez de gosses perdus dans un bac à sable… Vous n’irez pas loin, mon vieux ! Vous voulez que je vous dise ? Vous savez ce qui est important ? Et que votre petite tête n’a pas encore jugé bon de m’en informer ?- Je ne vous parle même pas de régler le problème.- C’est qu’on a un foutu pépin d’électricité au niveau des prises de vue des caméras. Et ça, ça la fout mal. Parce que sans image, tout cela ne sert à rien, ok ? Alors, vous allez me dépanner ça au plus vite et vous me rappelez uniquement quand tout est réglé. Est-ce bien clair ? (…) Merci. (Il raccroche au nez de son interlocuteur. Il ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire mauvais. Satisfait de lui-même. Il sort).

 

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