Le docteur Coloboc

Assis sur le noble fauteuil en cuir de son cabinet, le docteur Coloboc se tourne vers son dernier interlocuteur du matin, le séduisant Elie du grand groupe pharmaceutique Serpentine.

–  Que me vaut l’honneur de ta visite ? Quel nouveau poison me proposes-tu aujourd’hui ?

Avant même d’attendre la réponse, notre docteur aux fausses allures de Dieu le père s’allume un cigare Roméo y Julieta, comme pour défier son alliée, Madame la Santé. Elie, le vendeur aux dents du bonheur, connaît bien sa proie. Il détourne donc la conversation. Tel un poison parasite, il vient picorer le dos de sa baleine nourricière.

–  Oh, nous avons le temps. Parle-moi plutôt de ta matinée.

Le docteur pose son stéthoscope et son serment d’Hippocrate sur son bureau. Exhale-t-il la fumée de son cigare ou soupire-t-il tout simplement ? Toujours est-il qu’il se recale dans son majestueux trône et répond, la barbe poivrée et les yeux salés :

– Un cancer, deux malades imaginaires et toi.

Elie ne répond pas. C’est un truc qu’il a emprunté à son psy : l’écoute flottante, ça marche toujours.

Effectivement, le regard gris perdu derrière ses lunettes, le docteur Coloboc continue :

– D’abord, en premier : Mr Dorémus et son fils. J’ai bien peur que le petit Tom ait une leucémie. Il faut faire des examens plus poussés et commencer le traitement au plus vite si tel est le cas. Voilà ce que j’ai dû leur annoncer comme un oiseau de mauvais augure…

Elie acquiesce. Il a ce « je ne sais quoi » qui rassure les femmes et les médecins. Le docteur Coloboc poursuit sa confession :

– La seconde visite, tu les as croisés, c’étaient la jeune maman et son petit garçon. Ces deux-là, quand ce n’est pas l’un qui est malade, c’est l’autre. Maux de ventre, de tête, de peau, ils me déclinent à eux deux tout mon dictionnaire médical ! Bientôt, je ne saurais plus quoi inventer pour les soigner… J’ai donc conseillé à la mère de voir d’aller voir un confrère psy. Encore fut-il qu’elle veuille bien m’entendre…

–  Ah, ah, moi, je sais ce qu’il lui faudrait ! Un bon coup…

– Ca va, je connais tes manières expéditives. Bon, vends-moi plutôt ta came…

Vieux barman fatigué des maux de l’humanité, le docteur Coloboc écoute les fabulations de son fidèle fournisseur. Un jour, il se dit qu’il devra se débarrasser de ses habitudes toxiques, comme les cigares et les faux amis. Et puis, il y renonce aussitôt. Après tout, ne soigne-t-on pas le mal par le mal ?

La salle d’attente est désormais vide. Les heures de consultations sont passées. Vous aurez beau sonner à l’interphone, le docteur Coloboc vous demandera de passer cet après-midi à partir de 14h.

Share on FacebookTweet about this on TwitterPin on PinterestShare on TumblrPrint this page