Refus d’obstacle

J’étais avec les enfants. Un peu fatiguée comme eux, après cet après-midi à traîner nos pieds dans la poussière de la fête du cheval, du poney et de l’âne. Vaste raout dans lequel avaient trouvé refuge toutes sortes d’attractions équestres et autres écuries pour le week-end, là où gisait normalement le no man’s land de la périphérie. Le soleil avait été étonnamment harassant en cette fin septembre. Le hennissement incessant des mulets, la sono vibrionnante de supermarché, le crottin, les cavalières aux pas décidés et aux fesses remontées, la rumeur des familles braillardes (« Où est ton frère ? », «  Va voir ça avec ta mère ! », « Mais que fait donc ta sœur ? »), l’attente d’une hypothétique balade en âne nous avaient tous les trois étourdis. Nous nous retrouvions déchus sur l’herbe à côté d’un simili hippodrome de fortune. Je dessinais les portraits des enfants, ils me croquaient à leur tour. Je ressemblais à une sorcière ou un monstre d’Alaska, ce n’était pas pour déplaire. Je riais. Une course était sur le point de commencer. Pas de ridicules poneys cette fois-ci. Non, de vrais chevaux au sang chaud avec des jockeys à casaques et aux couleurs attitrés. Nous nous trouvâmes une petite place à la barrière. Feu. Faux départ. L’on remet les choses en place et de nouveau départ. Ca cavale, ça passe tout près de nous, on sent la chaleur des bêtes, leur excitation, leur ardeur, et leurs cavaliers emportés qui jouent et aiguisent leur puissance pour gagner. Et puis ça s’éloigne, on les distingue franchir une haie et puis une autre, et surtout toujours galoper, galoper, la corde au couteau pour être le premier. Bruissement de cavalerie, la troupe se rapproche et de nouveau nous distance pour un troisième et dernier tour. Soudain, là-bas, de l’autre côté, une chute. La bête s’est débarrassée de son petit maître, elle continue sa course toute bille en tête sans se soucier de ce prétentieux être humain. Les autres continuent sans se soucier de l’être échu au sol. Ils ne posent pas de questions, ils avancent. Ils gagnent. Le commentateur nous annonce la fin, là, bientôt, à la prochaine ligne, retenons nos souffles, ouvrons nos mirettes, qui va l’emporter entre Vestige d’un jour et Miramondor des Astres ? Syndrome de la Tournette les coiffe finalement au poteau. Les services de secours se précipitent pour apporter les premiers soins au blessé sur la piste. Dans les vapeurs de la victoire, le commentateur nous rassure, ce n’est rien, juste une mauvaise chute, notre jeune héros s’en remettra rapidement. Je réalise alors que les jockeys ne sont que des préadolescents pubères. J’ai un peu peur. Comme les deux enfants dont je tiens chacun la main, je vois bien qu’il ne se relève pas. J’ai bien vu aussi que des chevaux ont pu le trépigner, passer sur son corps. Le commentateur poursuit ses palabres, félicite le gagnant, évoque la prochaine course, glisse un mot au passage sur l’accidenté là-bas, au loin. Il n’en sait pas plus que nous, mais il parle pour parler (c’est son métier), insouciant de la conséquence de ses mots. « Notre jockey éprouvé, ah, ah, aura une anecdote à raconter demain à ses camarades de classe ! » Son amateurisme m’irrite. Les enfants m’interrogent.

– Il est mort ?

– Non, bien sûr que non, mais, vous voyez bien, c’est très dangereux. Il a dû se faire très mal.

– Pourquoi les autres chevaux ne se sont pas arrêtés ?

– Ils étaient dans la course, ils n’y pouvaient rien. Ils ne voulaient pas lui faire du mal bien sûr. Ils étaient pris dans une mécanique qui, eux-mêmes, les dépassait. Eviter l’obstacle et le corps au sol les aurait peut-être encore plus effrayer, cela aurait pu être pire. Ils auraient pu expulser leur monture à leur tour…

Me voilà malgré moi à défendre le déni absolu, le pousse-toi-que-je-m’y-mette et une censée loi de la nature dont le credo se résumerait à marche ou crève ! Malheureusement pour moi, je ne suis pas au bout de mes mensonges.

– Et il a mal ?

– Oui, j’ai bien peur.

– Mal comment ?

– Rien de très grave. C’est ce qu’a dit le commentateur.

Je me range derrière les propos de l’imbécile pour éviter de rentrer dans les détails. Dans la tête, j’ai l’image d’un adolescent boursouflé, tombé en pleine course, tuméfié par les coups des autres bêtes, les côtes peut-être cassées et la tête sous la bombe encore chancelante,  je ne préfère pas la partager avec les petits. Je leur agrippe violemment la main : « allez, maintenant, il est temps de rentrer.  » Loin du danger, des chevaux et de la bêtise inconsciente.

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