Il est à vous?

– Vous voulez une cigarette ?

Nora a plus d’une raison de refuser la proposition de l’inconnu assis en face d’elle. C’est pourquoi elle accepte. Elle déteste fumer, c’est dangereux pour les petits poumons de Gaspard, mais qu’importe… Elle répond d’une voix rauque et embrouillée.

– Oui, merci.

Dans sa bouche, ses papilles gustatives s’agitent comme à la vue d’un bon dîner. Ca doit être ça : le goût de l’interdit lui revient. L’homme se penche au-dessus de la table jonchée de magazines et lui tend un paquet où se dresse insolemment le bec d’une clope. Nora la saisit. Dans son coin, Gaspard s’est arrêté de jouer. Il regarde cette étrange cérémonie qui se trame entre sa mère et le monsieur.

Le monsieur cherche son briquet. Il prend son temps. Désormais, c’est lui qu’on attend, et non plus le docteur. Gaspard aime bien ses gestes lents et mesurés. Il ressemble à un cow-boy déguisé qui voudrait passer incognito. Qui sait, c’est peut-être Zorro ? Sûrement, ce n’est pas pour rien que Maman ne dit plus un mot. Oh, la, la, il est à côté d’un héros ! Il faut qu’il reste sage et Maman ne le grondera pas…

Nora s’approche de l’homme pour qu’il lui allume la cigarette. C’est son regard qui la trouble le plus. Ses yeux ne vont pas dans la même direction : l’un vous fixe, honnête et rond, l’autre semble parti dans des abymes intérieurs et vous invite à le suivre. Son visage est grand, ses lèvres charnues, sa peau lisse et ses rides ponctuent l’ensemble de solennité. Elle tire sur la cigarette et frissonne sous l’effet de la nicotine.

La fumée envahit la pièce. Gaspard s’attaque désormais aux magazines et dessine des moustaches aux dames nues des papiers glacés. L’homme a sorti un cendrier de poche de sa poche et l’a posé sur la table comme un calumet de la paix à partager. Il rompt de nouveau le silence.

– Il est à vous ?, demande-t-il à Nora en désignant Gaspard.

La question aurait été posée exactement de la manière que s’il s’agissait d’une paire de lunette ou de gants oubliés. Nora, un peu étourdie par le tabac, répond oui, il est à moi et demande à son tour bêtement :

– Et vous, vous êtes aussi un patient du Docteur Coloboc ?

L’homme rit et dévoile des dents du bonheur. Il répond crânement :

– Oui, moi aussi, je suis impatient !

La cigarette tourne la tête de Nora. Elle ne sait même plus pourquoi elle est là. Elle aimerait partir, soulever Gaspard et s’enfuir. La porte qui mène au bureau du docteur s’ouvre, en sortent le garçon aux oreilles décollées et, selon toute apparence, son père. Ils se ressemblent tellement. Ils se tiennent la main comme pour ne pas tomber. Ils sont aussi livides l’un que l’autre.

Nora éteint brusquement sa cigarette. L’inconnu lui saisit le poignet comme pour la retenir.

– Désolée, Monsieur. Il faut que je parte. A une prochaine fois, peut-être. Tu viens Gaspard ? On va aller voir le gentil docteur Coloboc.

Nora ramasse à la hâte ses affaires, arrache les crayons des mains du petit qui se met aussitôt à hurler. Elle le prend alors dans ses bras et monte dare-dare les escaliers qui mènent au docteur Coloboc. Le père et le fils sortent du cabinet. L’homme aux dents du bonheurs continue à fumer, impavide, dans la salle d’attente…

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