Francesca Woodman

Dans la voiture.

– Oh, chéri, merde, je crois qu’on a oublié Francesca dans le placard avec les animaux empaillés !

– Tu exagères, tu sais qu’on a déjà en retard chez les Smiths. Retourne la chercher. Je t’attends.

– Mais il pleut ! Ma robe va être trempée et je n’ai pas de parapluie. Cela fera mauvais effet !

-Tu te changeras, tu en profiteras pour récupérer Francesca en même temps que le paradis. Pardon, je voulais dire le parapluie.

-Non. On va encore plus en retard.

– Vas-y. Son rôti est de toute façon toujours trop cuit, qu’elle que soit l’heure où nous arrivons.

Je suis le fruit de l’amour d’un homme et d’une femme. Mon père et ma mère m’ont oublié un jour dans le placard avec tout ce qui avait vécu entre eux et qui n’était plus. Le ventre qui se creuse à la vue de l’autre, le sexe qui se mouille ou se raidit à son toucher, les pieds qui cherchent sa chaleur, la poitrine qui se presse contre son dos. Ils n’ont pas perdu ces traces, plus précisément, ils les ont conservées sagement dans le salon où résidait un autre fossile, incrusté à son rocking chair : ma grand-mère noueuse qui ne voulait pas mourir. Elle avait un œil, mauvais, sur moi et ces petits riens de vie perdus entre mes parents qui s’accumulaient de jour en jour, avec moi, dans le placard : les mots doux, la caresse volée, l’œillade discrète en société, le dernier baiser du soir et le premier bonjour du matin. Dans la cuisine, le frigidaire, par contre, lui ne cessait de s’emplir. De conserver, bien au froid et pour longtemps, les mots amers, les griffes injustes, les coups bas, le grattement des petites croûtes qui ne guériraient donc jamais ?

Je suis devenue une enfant empaillée. Rien à dire sur la présentation. C’était la tête qui clochait. Elle ne penchait pas de côté, non, elle n’était pas disproportionnée, non, elle se tenait bien droite, à sa place mais n’affichait pas le sourire malicieux de bon alois et les yeux mutins requis mais lèvres closes et sourcils froncés.

« Dis bonjour à la dame, sois gentille Francesca ! » Et je tirais effrontément la langue. La politesse, elle pouvait aller se faire voir ailleurs. Elle n’était pas la bienvenue là où je gisais avec le désir sauvage d’autrefois. J’ai commencé à m’habituer. Les griffures et morsures avaient ici le goût de « souviens-toi de moi, je suis à toi, ne m’oublie pas, je ne pourrais jamais aimer personne d’autre que toi. » Oui, ce sont ces bêtises-là que j’entendais dans mon placard, le genre d’âneries mièvres qu’on lit sur les stèles funéraires. Cela devait donc être aussi écrits sur moi quelque part ? Le problème, c’est que moi, je n’étais pas un mort né, je grandissais, je poussais. Mon corps palpitait. Un jour, je serais trop grande pour l’emplacement réservé. Merde ! Mes parents n’y avaient pas pensé ! Où allaient-ils me mettre ? Où ranger cette grande chose avec des cheveux, des poils, deux seins et un sexe humide ? Ma mère s’est chargée de l’affaire. Elle m’a prise avec elle chez son amant. Naturellement, j’y ai trouvé naturellement ma place. Quand j’ai su que lui-même possédait une chambre noire, j’y ai plongé la tête en première. Sans papa ni maman. Moi toute seule, comme une grande, ex-posée. Figée à tout jamais. Ici, sur la photo en noir et blanc, gît Francesca Woodman.

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