Cadenas et canevas_Francesca

J’ai toujours confondu les mots cadenas et canevas. L’un sert à cacher un trésor, l’autre est le support d’une tapisserie ou le plan d’un ouvrage. L’un enferme un secret, l’autre le révèle. Toute les deux le signifient dans tous les cas : soit en l’abritant des regards, soit en lui offrant une terre nourricière pour grandir. Je rêve d’une boîte où je pourrais m’exposer nue derrière des vitres transparentes. Alors, je pourrai sentir. Ressentir les émotions derrière mes parois. Je montrerai mes seins, mon sexe, on ne pourrait me prendre. Je me déploierai derrière ma coquille figée.

Le regard des autres nous enferme. C’est un barrage pour notre propre compréhension de nous-mêmes. Dans ma cage, il y aurait des lattes de bois, traces d’un lit enlevé. Le matelas aurait disparu. Tant mieux. Cela évite l’amalgame avec le cercueil en verre et les princesses qu’on y enferme dans l’attente de leur prince charmant. Je me colle contre la paroi, une main en dehors. J’y presse mes seins. Éprouve le contact froid du verre.

Pénélope était rivée à un canevas. Jour après jour, elle défilait sa toile pour la recommencer. Travaux de femme, répétitifs, inutiles et décoratifs. Pendant ce temps, les hommes partent à la guerre et se perdent sur le chemin du retour.

Ma mère est rentrée de plus en plus tard à la maison. C’est normal, elle n’était plus chez elle. Sa belle-mère avait pris possession du foyer. Je croyais, moi, que le travail était un monstre qui avalait les adultes, bouche béante, pour les revomir très tard le soir.

Vers douze ans, je me suis rendue compte que je me trompais. Maman, un soir, est rentrée plus tôt que prévu. Mon frère et mon père étaient déjà partis voir un match de base-ball. J’étais seule avec Mamie. « Tu viens, Francesca, on sort ce soir ? » J’étais contente, c’était si rare, je n’ai pas hésité. Elle m’a autorisée à monter sur le siège avant. Pour une fois. C’était la fête. « On ne va pas aller au restaurant, encore mieux, on va aller chez Steve. »

C’est ainsi que j’ai été informée de l’existence de Steve. Qui n’avait pas de désignation particulière. Ce n’était ni un ami, ni un cousin, ni un collègue. C’était juste Steve qui embrassait ma mère sur la bouche et avec qui elle riait comme une jeune fille. Il n’habitait pas très loin de chez nous. A quelques pâtés de maison. Il avait une petite maison avec deux gros chats. C’est ce que j’ai remarqué en premier. Les chats. Ma mère nous avait toujours interdit d’en avoir parce qu’elle était allergique.

Quand on a sonné à la porte, que Steve nous a entrouvert, qu’il nous a dit « ah, vous voilà ! », pas du tout surpris, le chat gris est sorti, l’autre, un gros matou de gouttière est venu se frotter, familier, contre les jambes de ma mère. Elle a juste pris Steve dans ses bras et s’est tournée vers moi : « Steve, je te présente ma fille, Francesca. » Bêtement, j’ai été rassurée. Parce que Maman avait bien tenu à préciser que j’étais sa fille, ma place était toujours claire. Pour l’instant, je n’en avais rien à cirer du Steve. Ce qui m’inquiétait surtout, maintenant que la duplicité de maman était clairement établie, c’était de savoir si, en plus de chats, il y avait des enfants dans cette maison. Prêts à me voler mon rang. Pour qui ma mère n’hésiterait pas à m’abandonner. J’ai profité de l’oubli passager de maman, partie glousser avec Steve dans la cuisine, pour mener mon enquête.

C’était un vrai bazar. Ca sentait le tabac et la litière. Des livres s’entassaient de partout. Les papiers peints n’avaient pas été changés depuis le siècle dernier. Ils étaient ornés d’immenses fleurs terrifiantes, prêtes à vous dévorer. Les meubles poussiéreux semblaient aussi datés d’un temps où l’aspirateur était encore en devenir et n’existait pas. Alors que j’étais dans le salon, Maman est réapparue, un verre de vin blanc, escortée de près de Steve. De toute apparence, elle ne semblait pas plus allergique au chien-chien qui la suivait qu’aux chats. Elle m’a regardée, a feint de me gronder et a dit d’une voix fausse :

– Ca va, Francesca ? Tu n’as pas honte ? Tu fouines partout… Voyons, ce n’est pas bien. Tu sais que ce n’est pas très poli de se comporter ainsi chez les inconnus ?

La guerre était déclarée. J’ai riposté, illico :

– Maman, je ne suis pas chez un inconnu, je suis chez Steve.

Elle a rougi. Elle n’a pas su quoi répondre. Commençait peut-être à se dire que ce n’était pas une si bonne idée de m’amener ici. Rétrospectivement, je pense qu’elle souhaitait me faire basculer dans son camp. Avait-elle oublié que je n’avais seulement que douze ans ? Etait-elle si malheureuse ?

Nous sommes passés à table. J’avais le droit de manger avec les grands, après tout, c’était moi, la petite invitée de la soirée. Steve essayait de s’entretenir avec moi. Il n’avait pas l’habitude des enfants, ça se voyait. Je ne comprenais rien à ce qu’il disait. Il ne cessait d’enchaîner des blagues pour me charmer. A la place, leur humour noir et abrasif ne parvenait qu’à me blesser. A vrai dire, nous étions tous les deux aussi gênés l’un que l’autre. Ma mère continuait à se comporter comme une poule. Depuis que nous étions ici, sa voix était devenue très aiguë, très forte et tous ses gestes étaient affectés. Pourquoi balayait-elle ses cheveux en permanence ? Pourquoi ne tenait-elle pas sa tête droite ? Pourquoi dévorait-elle des yeux ce type un peu balourd, aux cheveux et aux cils trop long ? Il était gros, en plus. Papa était bien plus classe que ce mec aux allures de looser. Les pâtes étaient bonnes, ça au moins, on ne pouvait lui retirer. Soudain, j’ai eu une lueur d’espoir :

– T’es italien, toi aussi ?

– Non. Pourquoi aussi ?

– On a des origines italiennes, nous, dans ma famille. Maman ne t’a pas dit ? C’est du côté de mon père. Dommage que tu ne le sois pas.

– Pourquoi ?

– Tu serais bientôt reparti vivre dans ton pays.

Maman m’a fait les gros yeux mais n’a pas osé me gronder devant lui. J’étais sur la bonne pente :

– Maman, tu as pensé à Mamie ? Qui va lui faire à manger ce soir ?

– Francesca, ça suffit. Tu finis ton assiette. Et tu tais. On rentre de toute façon puisque tu ne sais pas te tenir.

Ils se sont pris la main sous la table, l’air de rien. Ca me dégoûtait, leur cirque.

On est rentré donc. J’ai attendu un petit moment dans la voiture, le temps que maman fasse ses adieux à son Steve. Elle est entrée dans la voiture. Elle avait perdu toute sa chaleur. « Tu es insupportable, Francesca ! Qu’est-ce que je vais pouvoir faire de toi ? On ne peut vraiment pas te faire confiance. » Sa voix avait baissé d’un ton, elle était redevenue froide et cassante. Pendant un temps, nous n’avons rien dit. J’ai regardé la forêt. La place de devant m’était officiellement accordée. Je ne voyais plus les ombres se dessiner dans les sous-bois. Elles avaient disparu. Je suis devenue tout d’un coup très triste. Maman, peut-être prise de remords, m’a parlé, derrière les vitres sur lesquelles s’agitaient les essuie-glaces :

– Cela reste entre moi et toi. Ce qui s’est passé, ce soir. C’est notre secret, d’accord ?

J’ai grogné en guise de réponse.

– C’est très précieux, un secret. C’est comme un petit trésor détenu entre deux personnes. Chacun le protège.

Et c’est ainsi que je suis devenue un cadenas (un canevas ?) d’un secret trop lourd pour moi.

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