Space², 1976_ Francesca

Dans notre maison, nous vivons à cinq. Il y a mon père, ma mère, mon frère, moi…et ma grand-mère. La mère de mon père. J’ai toujours vu sa silhouette frêle à notre table. Au début, cela ne devait être que pour quelques jours, quelques semaines et puis elle est restée. Je me souviens de son arrivée. J’étais toute petite : deux, trois ans ? C’est l’un de mes premiers souvenirs. Papy était parti aux cieux, m’avait dit maman, et, en attendant son retour -m’avait-elle vraiment ânonné cette absurdité ?-, mamie vivrait avec nous. Il était en fait question de lui trouver une maison de retraite où elle serait bien, où des gens s’occuperaient d’elle avec soin. Mon père le refusait. C’était idiot. Sa mère était tout à fait indépendante, ne souffrait d’aucun mal physique. Elle ne supportait pas la solitude, c’est tout. Ma mère rétorquait : tu as deux sœurs ? Pourquoi serions-nous les seuls à la soutenir ? Ce sont ses filles, c’est leur devoir. Ce n’est pas à moi de m’occuper de ma belle-mère ! Moi, j’écoutais derrière la porte de la cuisine. J’entendais les mots maladroits de ma mère. Les disputes ont commencé à se répéter soir après soir, à la suite du dîner. Je reportais à ma grand-mère, assise droite et figée dans le salon, la teneur des échanges. J’étais devenue la caisse enregistreuse de la guerre intestine du foyer.

Mon père arrivait à esquiver le problème en plaidant le provisoire. Sa sœur aînée en Californie la prendrait pour l’été, sa sœur cadette rentrerait un jour ou l’autre d’Italie. Elle avait juré de la garder avec elle. En attendant, Mamie restait avec nous. En quinze ans, depuis qu’elle a franchi le seuil de notre maison, elle n’a pas changé d’aspect. L’aspect d’une branche morte : sèche, racornie, taiseuse. Au fil des années, elle est devenue de plus en plus minérale. Nous vivons avec un spectre vivant.

Papa m’a expliqué un jour. Mamie avait beaucoup travaillé en tant qu’ouvrière, petite et adolescente. Elle n’avait pas eu le loisir d’aller à l’école. Son analphabétisme ne l’avait pas empêchée de monter en grade, de devenir chef d’atelier, d’épouser mon grand-père et de lui faire quatre enfants. Elle a perdu le petit dernier à trois ans à cause d’une noyade stupide. Ce qui l’a rendue très triste. Il s’appelait Joaquim, le frère perdu. Ma mère, me disait mon père, c’était la vigueur. « C’était quelqu’un de bien. La joie même, aussi étrange que cela puisse te paraître aujourd’hui. De toute mon enfance, je ne l’ai jamais vue se coucher. Elle ne dormait pas. Elle veillait sur nous. Sur notre destin. Pour qu’il soit plus grand que le sien. Et puis, nous sommes partis les uns après les autres, elle a arrêté de travailler et elle a perdu la sève qui circulait en elle. La maladie de ton grand-père l’a maintenue ces derniers mois. A maintenu la lutte en elle. Et puis, quand il est parti, je crois que ça a été fini pour elle. »

Je me rappelle, petite, quand je rentrais de l’école avec mon frère, Mamie était là. On pouvait se glisser dans ses bras sans qu’elle ronchonnât. On mangeait fissa notre goûter et puis nous nous attelions à nos devoirs. Avant le retour de maman. Mamie ne disait rien, ne faisait rien. Je ne me souviens pas l’avoir vue ouvrir un pot de confiture, nous servir les tartines ou débarrasser la table. Non, elle restait sur son fauteuil, le regard dans la vide. Absente et rassurante. Moi, je savais bien que ce n’était pas une zombie, qu’il y avait encore de la vie en elle. Des poils poussaient au-dessus de sa lèvre supérieure, ses ongles continuaient à grandir. Il lui arriver même d’être prise d’une quinte de toux. Tout l’air emmagasiné en elle tentait de s’échapper. Parfois, avec mon frère, on l’embêtait. Non, mamie, arrête de jouer au totem. Regarde, si on te glisse un plume d’oiseau sous la plante des pieds, tu ris encore. Elle n’aimait pas les chatouilles. Elle grognait en guise de réponses. Ce son sorti de sa caverne nous suffisait. Nous avions eu un contact presque humain avec ma grand-mère.

Maman rentrait, souvent épuisée de son travail. Elle criait toujours. Elle s’obstinait. « Mais enfin, Mamie, vous auriez pu ranger le goûter ? Mais enfin, Mamie, vous ne voyez pas qu’il faut débarbouiller Francesca ? Où es-tu encore allée te fourrer, toi ? Tu ressembles à un petit monstre des bois. » Mais enfin, Mamie, pourquoi ne m’aidez-vous pas ?

Chez nous, les visiteurs se sont faits de plus en plus rares au fil des années. Moi, j’avais compris pourquoi. Mamie les effrayait.

On ne la voit pas tout de suite. C’est ça, son truc. Vous arrivez. Papa vous sert un whisky. Maman vous fait la conversation. Elle a les mains soignées et un beau rouge à lèvres. Nous, avec mon frère Willy, nous jouons aux gentils enfants ou aux enfants indisciplinés, selon notre envie. Dans tous les cas, qu’est-ce qu’ils sont mignons ! Comme ils sont adorables ! Vous vous affaissez davantage dans votre fauteuil en compagnie de cette famille modèle à faire rêver l’Amérique entière. Vous sirotez votre alcool, sa chaleur descend dans votre gosier. Le salon est joli, bien emménagé. La sûreté du goût de la maîtresse de maison ne se dément pas dans l’ameublement et se confirme dans chaque détail. Vous balayez la pièce du regard. D’abord, vous enregistrez à peine l’image. Puis vos yeux reviennent en arrière et confirment l’apparition. Une vieille dame est assise, là, dans un coin du salon. Elle marmonne. Elle est très pâle, très maigre. Toute petite. Vous cherchez un mot pour la définir. Cadavérique, c’est ça. Êtes-vous en train de rêver ? De voir un fantôme en plein jour ? Vous vous le demandez. Les habitants de la maison semblent totalement l’ignorer. C’est ce qui est le plus étrange : ils feignent totalement sa présence.  Sont-ils inhumains ou tout simplement affreusement négligents ? N’auraient-ils pas oublié de vous présenter quelqu’un ? Même un chat ou un chien, on le présente. Vous n’osez pas poser la question. De peur de les offenser et de paraître impoli. De peur surtout de paraître ridicule en demandant la confirmation de vous avez cru apercevoir : il y a bien quelqu’un là ou je me trompe ?

Ma mère a fini par accepter cet état de fait, comme on accepte qu’un chêne pousse en plein milieu du salon. Elle ne s’est pas résignée pour autant. Régulièrement, encore, elle demande à mon père s’il ne serait pas possible de trouver une autre solution. Des rares fois, les sœurs de papa l’ont prise en vacances chez elles. Un ou deux mois. L’air s’allège alors à la maison, les portes s’ouvrent de nouveau, les gens entrent et nous respirons le temps de cette brève accalmie. Pour de nous retrouver claquemurés derrière nos murs, une fois Mamie rentrée.

Chacun a pris sa tangente. Papa rentre de plus en plus tard du travail, Willy tambourine sa batterie comme un fou dans la cave et moi, je m’enfuis dès que je peux avec Fred dans la forêt dans la maison abandonnée.

Depuis quelques mois, Mamie Anne n’est plus propre. Incontinente. C’est Maman qui doit la laver, la changer comme un petit bébé. Elle s’occupe de sa femme qu’elle a toujours détestée mais tolérée chez elle par amour pour son mari. Papa aussi doit le faire. Il commence à réfléchir sérieusement à la mettre dans une maison d’accueil. Finalement, ce n’était peut-être pas une si mauvaise idée ?

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