House #4 _ Francesca

Dans la maison, il y a un reste de cheminée. L’âtre est ouvert. Les jambages gisent, détachés au devant, si bien qu’il m’est possible de me glisser à l’intérieur. Dans son noir obscur. Fred n’aime pas que je m’y tapisse. Cela lui rappelle le crématorium de ses grands-parents et il ne trouve rien de drôle à jouer avec la mort. Fred Sunday, littéralement Frédéric Dimanche. Il va dans une école catholique, il essaie encore de se démêler avec tout ça. « Tu sais, ce qu’a fait Dieu le septième jour de la semaine, le dimanche, celui qui porte mon nom ? Il s’est reposé, il a inventé la fin pour que le lendemain existe. »

Il n’y a pas de repos sur les traits de Frédéric quand il dit cela. Au contraire, son beau visage grave de poète allemand –en tout cas tel que moi je me figure un romantique bavarois – prend une gravité qui ne sied pas à ses seize ans et à ses petits boutons d’acné qu’il essaie tant bien que mal de dissimuler. Fred s’inquiète pour moi. Il ne comprend pas mes mises en scènes photographiques. « Une photo, c’est pour saisir le hasard, la vie, l’instant fugitif qui passe. » Je lui réponds que cela me dépasse, que j’ai besoin d’explorer la maison et l’imaginaire qu’elle déploie en moi, que je veux rendre réelles les images qui s’y trouvent. Certains font parler les tables, moi, ce sont les murs. Que je veux capturer les fantômes qui nous entourent, l’immatériel si présent que tous feignent d’ignorer et de ne pas voir. Il devrait être le premier à le savoir. Lui, le petit-fils d’un croque-mort, qui traîne derrière lui une ribambelle de défunts qui auraient sûrement préféré rester. Il se bute. « Vraiment, t’es trop pipi-caca-macabbée-mystère-et-boule-de-gomme pour moi. Grandis un peu France, on n’a plus dix ans. » J’ai alors envie de me blottir tout au fond de l’antre noir de la cheminée et ne plus jamais y ressortir.

Nous sommes debout face à face. Je le sens à quelques centimètres de moi. Son souffle chaud, rapide. Il me dépasse d’une tête. En un an, il a dû prendre quarante centimètres. Sa carapace est encore trop vaste pour lui, elle porte les traces d’un petit garçon qui aurait été catapulté d’un corps à un autre. Il a un léger duvet au-dessus de ses lèvres. Il est un peu voûté comme pour masquer cette poussée tardive. Depuis sa métamorphose, nous ne nous sommes plus vraiment touchés. Je n’ai plus vu nu. Il traîne désormais avec ce jean trop grand et ce sweat bleu. L’accoutrement recommandé de n’importe quel adolescent pour être accepté par ses confrères. Il cultive ce conformisme par défaut. En dessous, il porte un t-shirt blanc et propre du matin. Fred a toujours été soigné. Il aime se présenter au jour dans sa plus belle parure. Il n’est pas maniaque. Son odeur a changé. Il y a toujours cette exhalaison de lessive bien sûr, cachée derrière le sweat à capuche, il y a toujours la senteur mêlée de caramel et de fruit de la passion, le goût de mon Fred. Désormais ces saveurs se nichent dans un bain plus fort, un parfum plus muscée, un mélange de cuir et de réglisse. A cet instant précis, je me rends compte que Fred n’est plus Fred, que Fred n’est plus mon compagnon de toujours, Fred a changé, Fred a grandi, Fred est devenu un homme.

Je suis face à lui, mes longs cheveux lisses détachés. Je porte ma robe longue à fleurs d’un autre temps. Je l’ai empruntée à ma grand-mère. J’ai mes ballerines de danseuse chinoise. Je ne porte ni culotte ni soutien-gorge. C’est mon côté Mimi-Cracra. A l’opposé de Fred, je suis toujours prête à me débarrasser de mes vêtements en un instant. Moi aussi, je ne suis plus la même. Au creux des genoux, sous les aisselles, ma sueur est devenue plus âcre. Mes seins ont beau être petits, j’ai beau les nier, ils existent. Mes hanches se sont abaissées pour faire place à mon cul princier et un sexe qui ne demande qu’à s’entrouvrir à l’autre.

-D’accord, prends moi en photo. Puis tu n’auras plus le droit de venir dans la maison. Rejoins ton équipe de football et tous les autres niaiseux. C’est ce que tu as le mieux à faire, non ? Un bon bain de crétinisme et de normalité, c’est ça qui te manque.

– Tu es méchante Francesca. Bête et snob. Mais puisque tu le veux, d’accord. Tu te déshabilles ?

– Non, pas cette fois, pas pour cette dernière fois.

C’est ainsi que je chasse mon amour, que je l’exile, que je le bannis, que je le maudis. Par jalousie. Parce que, bien sûr, j’ai entendu les rumeurs qui courent sur lui et Caroline, cette pouffe. Je le chasse surtout par bêtise, pas manque de courage. Parce que j’ai peur des adultes que nous sommes en train de devenir et de cet avenir que nous allons devoir lire ou écrire, ensemble ou pas, je ne sais plus.

Nous installons en silence l’appareil photo sur le trépied. Nos mains se frôlent. Nous mesurons le cadre ensemble. Concentrés. Nos têtes se penchent l’une contre l’autre. Il me demande de regarder dans l’objectif pour vérifier. Nos corps sont en train de se dire adieux. De se détacher l’un de l’autre, de se déchirer. J’ai une poussière dans l’œil. Je lui demande de me la ôter. Il se penche sur moi. Je vole pour moi les traits de ce visage. Son attention qu’il me portait. Nos corps contredisent ce que nous sommes en train de faire. Je ne reviendrai pas sur mes mots, je suis trop orgueilleuse. Il est déjà trop tard. La maison m’appelle, me veut à elle tout entière. Je me place devant son œil de photographe. Je deviens pour une dernière fois son modèle. Eprouve le plaisir intense d’être son objet. D’être prise. Sa poupée. Sa chose. Son dû. La sienne. Je lui explique qu’il doit tirer en rafale. Me shooter. C’est seulement de cette manière que nous parviendrons à capter le mouvement. La complicité nous lie de nouveau dans le travail. Il acquiesce. Il sait déjà mieux que moi ce qu’il a à faire. Il maîtrise, mon sniper à capuche bleu. « Contente-toi de prendre la pose Francesca, et laisse moi jouer mon rôle. Ne mélange pas tout. Chacun sa place, non ?  »

Oui, chacun sa place, c’est ce que je veux. Et toi, dehors. Et moi, dedans. Enfermée. Définitivement enfermée dans une cheminée et des pellicules de photo. Désormais, je ne vivrai pas ma vie plus qu’à l’envers. Sur les négatifs. Clic clac. La séance est rapide. Il ne faut mieux pas s’attarder pour les adieux. La photo sera réussie, j’en suis sûre.

Je sors enfin de la cheminée, j’ai un peu de suie noire sur la tête et les épaules. Fred me dépoussière. Il ne peut s’empêcher. Voilà, c’est fait. Il me regarde. Il n’y a plus d’appareil entre nous, plus rien. Il me suffirait d’un geste pour revenir en arrière. Je ne fais rien. Je goûte ou plutôt je désire découvrir l’inéluctable, l’irréversible. Ma tragédie grecque. Fred tente une dernière fois de me retenir, ou plutôt de nous retenir l’un à l’autre :

–  Alors, j’y vais.

– Oui, salut.

– Tu sais où me trouver si tu me cherches.

– Oui.

Il se répète, nous radotons.

– Moi, je ne reviendrai plus ici. Promis. Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer.

Cette blague de notre enfance me plombe. Fred m’esquisse un demi-sourire. Les demi-sourires de Fred que j’aime, entre tristesse et douceur. Je glousse comme une poule pour cacher mes larmes. C’est un appel, une dernière tentative pour m’aider à revenir sur cette décision idiote, je le sais, je ne la saisis pas. Quelques secondes encore. L’espoir encore. Non. Mon cœur de pierre est solide et précieux. Fred me tourne le dos et part sans me dire ni au revoir ni adieux.

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