Untitled, 1976

Je suis née un 3 avril sous le signe de la Providence et du bélier. A Rhode Island. Etats-Unis d’Amérique, territoire glorieux et meurtri, qui feint de ne pas avoir de passé. J’ai su très tôt que je voulais être photographe. Pour raconter la chair et ma future disparition.

J’ai la peau très blanche. Non celle des filles d’Amérique mais des Italiennes du Nord qui se protègent du soleil, qui le fuient. Maman dit que nous venons de Toscane, elle en est fière. Je m’appelle Francesca. En référence à ce rêve de vieille Europe et d’une lignée lointaine. Je porte la trace de l’exil. Mais j’ai la solidité des gens d’ici. Woodman, littéralement, l’homme des bois, est mon nom. Je contiens en moi le genre masculin et la forêt. J’aime cela, je possède ce qui manque toujours à une femme. Je m’amuse parfois avec Fred, mon meilleur ami, à énumérer toutes les dénominations possibles de ce qu’il a physiquement et que je n’ai pas : la quéquette, le zob, le popaul, le chinois, le zizi, la bitte, le Jésus et le petit oiseau, la pine, le zigouigoui, la queue, le zgueg, la tête chercheuse, le chybre…Celui-là, je ne le connais pas, c’est Fred qui le sort. Il en sait toujours plus que moi à ce sujet. Je m’en branle. Ce ne me gêne pas. Avec lui je me sens comme un garçon. J’aime Fred, à la vie, à la mort. On l’a d’ailleurs gravé tous les deux sur un arbre. Fred a les yeux bleus. Il est tout grand et tout maigre. Une gueule de gentil, de premier de la classe. Les traits lisses, presque féminins, la bouche sensuelle, des grands cils et un petit nez. Lui aussi, il a la peau pâle constellée d’éphélides. Il me croit, lui, quand je dis que je partirai tôt, que je suis là pour capturer des instants et puis déguerpir. C’est pour ça que j’aime errer dans les cimetières. Parfois, la nuit, nue. Je m’habitue. Fred m’accompagne avec sa lampe torche, il n’a pas peur. Ici, on dit que j’ai une araignée au plafond. Les parents de Fred sont les épiciers du village. Ca les agace de me voir me pointer tous les après-midi chercher Fred après l’école. Parce que nous ne fréquentons pas la même. « Fred, il est là ? » Ils haussent les épaules, découragés à se débarrasser de moi, oiseau de malheur, mal attifé, aux longs cheveux non peignés et à la peau si blanche qu’elle ne parvient ni à cacher les veines bleues ni les taches de rousseur éparpillées. Ils me voient d’un mauvais œil mais ils ont renoncé à me chasser. Eux aussi doivent savoir que je vais partir plus tôt que prévu. « Oui, il arrive, attends. Il finit son goûter et il est à toi. » Mais Fred m’a entendue, il ne finit jamais son goûter, il déglutit son verre de lait, fourre le petit pain au lait beurré avec ses trois carrés de chocolat dans la poche et il court, pousse la porte pour me rejoindre. Il me tire les cheveux pour me taquiner, « salut, sorcière ». Sa mère ne va pas tarder à le réprimander : « Fred, tu ne peux pas partir comme ça ! Fred, tu ne t’es même pas lavé les mains ! Fred, non ! Fred, fais-ci, fais ça ! Et rentre avant que le soleil ne se couche…» Trop tard, nous nous sommes échappés. Nous jouons à être ce que nous ne sommes pas. Moi, un robot et lui, un russe. Lui, mon maître et moi, son esclave. Nous chantons des comptines doucement cruelles. « Une puce, un poux jouaient aux cartes, la puce perdait, la puce attrapa le poux, lui tordit le cou…Ohé, ohé, madame la puce, qu’avez-vous fait là ? J’ai commis un crime, un assassinat. » Nous plongeons dans la forêt, celle qui porte mon nom. Les branches mortes craquent sous nos pas. Il n’y a pas d’odeur ici, j’ai toujours trouvé cela étrange. Il n’y a que des bruits d’oiseaux, de bêtes enfouies, de bruissement des feuilles, de murmures verts, de souffles d’ailleurs. L’air nous frôle, doux et frais. Nous gambadons dans les sous-bois, nous nous amusons à nous cacher. Et puis nous nous étendons sur la berge pour regarder la rivière noire suivre imperturbablement son cours. Fred me prend la main, il y fourre les trois carrés au chocolat rescapés de son goûter. Ca colle un peu dans la paume à cause du beurre fondu. Je les mets dans ma bouche. Ma gorge se serre avant leur introduction. Petite douleur provoquée par l’anticipation du plaisir sucré à venir. Ma salive se prépare. Sa précipitation me fait mal. Je laisse fondre les trois petits présents de mon ami sous mon palais. Et puis, je finis par les croquer et les achever. Je lèche ensuite mes mains et celles de Fred. Ca chatouille. Un peu collants et poisseux, nous nous allongeons. Nos cœurs se fondent dans le vacarme ambiant, apaisés. « Le serpent ! » C’est souvent le moment où Fred me sort un nouveau mot pour désigner la chose. Je souris. Je comprends déjà que tant de vocabulaire désigne son importance. Cette excroissance langagière est suspecte. Il y a trop de mots pour ça et pas assez pour le mien de sexe, je veux dire mon sexe de fille, mon minou. Il n’y a pourtant pas de quoi en faire tout un plat. Fred me l’a déjà montré, je l’ai déjà pris dans la main et puis voilà. Fred me dit que pour les filles, on n’en parle pas, on les touche. Parfois, je soulève ma jupe et il me lèche. Derrière les chênes. Bien sûr, on ne le dit pas, c’est un de nos secrets. Que tous les deux, nous oublions aussitôt fait. J’aime sa petite langue râpeuse et fraîche me caresser là. Mais il est tard, c’est déjà l’heure de rentrer. Fred m’accompagne jusqu’à ma porte. Ma mère ouvre avant que je n’aie eu le temps d’y introduire ma clef. Elle nous charrie à chaque fois : « regardez dans quel état vous êtes ! » Parce qu’elle sait que les parents de Fred me voit d’un mauvais d’œil, elle dépatouille Fred, lui passe un gant d’eau froide sur la figure (Fred déteste ça mais il ne dit rien, je le vois toujours serrer les dents pour me faire plaisir) et maman le congédie : « dépêche-toi, tu vas être en retard. Ta mère va encore faire des histoires. » Moi, je me lave les mains et passe à table. On ne se dit jamais au revoir avec Fred parce qu’on sait qu’on se reverra toujours. On ne se quitte pas, c’est comme ça.

Je suis venue seule dans la maison hantée de notre enfance. A la liséré de la forêt. Juste une vieille baraque abandonnée au bout du compte. C’est là où je me réfugie désormais. J’y dessine, j’y rêve. Je joue avec les miroirs. Je les manie avec précaution. Leurs tranchants blessent si facilement. Je me mets nue. Je m’attrape parfois une écharde ou deux dans les pieds, qu’importe. Je retrouve le souffle du vent qui me caresse. A mon tour, dans cette maison, je deviens arbre. Mes cheveux frôlent mon dos, mes épaules, ma peau. Je suis en vie. Je dessine l’intérieur. Mon trait est malhabile, mes perspectives ratées, mon dessin maladroit. A mon image, à l’image de la maison. Aujourd’hui, je veux photographier mon sexe. Mon sexe de femme, celui au vocabulaire atrophié, en comparaison (en compensation ?) à celui de l’homme. L’indéfini versus le trop défini.

Je pose mes fesses sur la petite banquette déchirée. Le grand miroir est placé derrière moi. Je m’entoure de mes tableaux inachevés. En face de moi, j’ai installé mon appareil et j’ai défini le cadre de la photo qui m’entourera. J’ai inventé un système qui me permet d’être devant et derrière la caméra. Simultanément. Un fil conducteur, un cordon ombilical qui lie le modèle au photographe pour n’en faire qu’un. Je place une glace carrée devant mon trou. Je penche la tête pour que l’objectif ne prenne que la cascade de ma chevelure. Les miroirs renvoient des reflets. A la fin, on ne sait plus ce qu’on voit. Le caché ou la cachette. Le sexe de la femme et la peur de son plaisir qui vous saute à la figure. J’appuie de mon orteil droit sur l’enclencheur. Attention, le petit oiseau va sortir !

J’ai le corps arqué, solide, tendu vers la photo. Dissimulées derrière mes cheveux filasses, mes larmes se mêlent à la poussière du lieu. J’ai dix-huit ans et Fred me manque.

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