In-carnée

Dans ma chambre, j’ai d’abord regardé le carnet. Les dessins: des femmes nues se cachant dans les murs, sous des papiers peints à fleurs. Chaque croquis était entouré de mots, de phrases. L’écriture était petite, ramassée, serrée. A mon avis, cette fille devait toujours avoir besoin d’une paille pour siroter. Je ne me l’imaginais pas boire au verre. Dans le réel, cela devait être pareil. Elle devait tout découper. Happer la vie à petites doses. Bien hachée, bien coupée et pas trop s’il vous plaît. Une petite quantité cela suffira, merci.

Je ne sais pas pourquoi je pensais cela. Peut-être à cause des cadres qui entouraient chaque illustration. Le carnet était encore peu rempli. A part les nus, il y avait aussi des fenêtres. Entrouvertes. Des fenêtres d’ici avec des rideaux traditionnels, les bougies et la babiole en forme de cerf qui pendouille. Clotilde devait parfois aussi un peu s’ennuyer. Avec tous ces petits bouts de vie éparpillés à ses pieds comme un puzzle dont elle ne savait plus vraiment quoi faire. Et dont elle avait elle-même oublié l’intérêt. Ah oui, c’est vrai ! C’était peut-être pour recomposer un grand tout, retrouver l’unité?

Il n’y avait pas d’hommes dessinés dans le carnet de Clotilde. J’avais déjà commencé à l’appeler par son nom sans m’en rendre compte. Peut-être en parlait-elle dans la deuxième partie du carnet mais c’était écrit en français et je ne pouvais pas comprendre. J’avais juste remarqué le système inversé propre au manga japonais. Les pages pour être lues devaient se tourner de droite à gauche et non de gauche à droite. Un indice cependant : le carnet comportait aussi une petite poche avec deux cartes postales à l’intérieur. L’une était vide, le versant de l’autre présentait une autre écriture. Elle aussi, fine, déliée, mais plus affirmée, plus sûre, plus légère. Sûrement celle d’un homme.

Les écritures du carnet étaient de trois couleurs : marron, noir et bleu.

Le portefeuille était assez vide et révélait peu des secrets de Clotilde.

Je l’ai regardée sur sa carte d’identité. Elle était jolie, l’air un peu absente. On aurait dit une photo prise pour le portfolio du lycée. Elle était plus jeune. Plus ronde que dans mon souvenir. Incarnée. Je me suis demandé si j’aurais aimé la connaître. Je n’ai pas pensé que j’étais en train de me l’approprier et de devenir son auteur.

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