Happe

Je remontais dans le train pour poursuivre l’enquête. Je recommençais mes allers-retours. Les contrôleurs du rail me prenaient en charge et me consolaient. On me conduisait à T. au bureau des objets trouvés. Je me replongeais dans le paysage. Le bocal dans lequel j’étais enfermée. J’aurais voulu pleurer. Je ne savais plus la traduction anglaise du mot carnet : a book ? Ou a writting book ? Je ne retrouverai le terme que le soir, une fois rentrée, a notebook !

Je songeais : qui pourrais-je appeler ? Pas ma mère, on ne veut plus inquiéter ses parents après un certain âge. X ? Il ne m’aime plus, il n’a plus à se soucier de cela. Y ? Un amant a beau être aimable, il a toujours d’autres chattes à fouetter. Z peut-être… Oui, il me restait Z.

Je ne pouvais plus écrire. Je n’avais plus rien pour écrire. Heureusement, étrangement, il me restait encore tous mes crayons. Le premier contrôleur, un elfe blond, me tapota l’épaule. Je sursautai. Il se pencha vers moi. Non, le service à bord n’avait rien trouvé. Peut-être désirais-je retourner alors à L. ? Oui, bien sûr. Dans ce cas, au prochain arrêt, le train m’attendait pour retourner dans le sens inverse. Je descendis, un deuxième contrôleur effectua le passage de relais. C’était un petit brun mal rasé et un peu brouillon. Il m’esquissa un timide sourire entre la compassion et la gêne de ne partager aucune langue commune. Je remontais dans le troisième train de la journée et m’assis dans un carré vide.

Je remarquai soudain que l’ensemble des passagers était assoupi. La nuit, on ne dort pas ici. Le train vous berce le jour. Je bus. J’avais envie de faire pipi. A la sortie des toilettes, je dérobai deux sacs en papier pour vomir. Si je rentrais tard ce soir, je voulais pouvoir écrire. Ce support me semblait des plus appropriés. J’y crayonnais rapidement mes peurs, cachées dans des mots-valises ou des questions : « actes vraiment manqués », « perte », « inconscience » ou « Quand le chat a-t-il été tué ? Le temps de la reconnaissance de ma perte. »

Nouvel arrêt à L. Retour en arrière et bis repetita sur les lieux du crime. J’interrogeais tous les commerçants, scrutais les bas-côtés, lorgnais sous les voitures et questionnais même les poubelles. Je suivais mes propres traces. Le chat mort avait disparu. Le temps de mes errances ferroviaires, il avait été évacué. Ne restait plus qu’une minuscule flaque rouge, la seule preuve que je ne l’avais pas rêvé. Il ne fallait pas tarder si je ne voulais pas rater mon train de retour, mon quatrième de la journée. De toute façon, il était déjà trop tard. La police était fermée.

Sur mon trajet vers la gare, je changeais de trottoir et évitais celui du chat mort. Et puis, au niveau de son sang séché, je me suis arrêtée. J’ai traversé la route. Il me fallait sa photo. Je l’ai prise, honteuse, et je suis rentrée chez moi sous la protection d’un troisième et dernier contrôleur.

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