La salle d’attente

J’attends. Mon père est de l’autre côté. Je fixe en face de moi la pancarte qui me signifie mon arrêt de mort si je touche à la moindre cigarette. Je souris, tout le cabinet a une odeur de cigare froid. Les médecins seraient donc comme les cordonniers : les plus mal placés pour s’occuper de leur propre santé.

Moi, je crois que ce n’est même pas une question de métier. A moins qu’être adulte soit un métier. C’est bien un truc de grands, la loi du fameux « faites ce que je dis, pas ce que je fais ! »

Il n’y a pas beaucoup de monde dans la salle d’attente aujourd’hui. Juste une mère de famille, son petit garçon et moi. Le petit garçon ne pleurniche plus, il est assis à la petite table destinée aux enfants et il joue aux legos. La maman lit des magazines. Moi, je me ronge les ongles.

C’est long. J’aimerais être ailleurs qu’ici, un mercredi matin. Je m’imagine dans ma tête : jouer au foot avec les copains au glacis, regarder la télé toute la matinée en mangeant mon petit déj du bout des doigts, embêter mon chat, faire du vélo avec Jonathan et explorer les bords du canal. Chaque image m’apporte ses couleurs et ses odeurs et c’est comme si j’y étais. Mais, bon, il fallait bien que j’accompagne Papa ce matin.

« Si un de tes parents devait mourir, tu préférerais que ça soit ton père ou ta mère ? », m’a demandé hier Cerise. C’est son jeu idiot du moment, celui des questions impossibles, genre : « tu préfères mourir noyé ou électrocuté ? Tu préfères être pauvre et amoureux toute ta vie ou riche et seul ? » Etc. J’ai répondu mon père.

J’ai eu un peu honte en y pensant tout à l’heure quand je suis monté dans sa voiture. D’habitude, c’est toujours Maman qui m’amène chez le docteur. Normal, Papa, il n’est jamais là. En plus, il ne sait même pas cuisiner. Je ne suis pas sûr qu’il saurait très bien s’occuper de moi.

Pour une fois, ils se sont inversés les rôles : c’est lui qui est là, et Maman absente. Partie, je ne sais plus pour quel séminaire…A croire que ce n’est pas possible d’avoir les deux ensemble… D’ailleurs, il a dû mal comprendre les consignes laissées par Maman. Pour une fois que je ne suis pas malade, on va quand même chez le docteur Coloboc !

C’est la tête livide de Papa qui en a décidé ainsi à mon réveil. « T’es malade ? », je lui ai demandé. « Oui, c’est ça », m’a-t-il répondu. « Tu devrais aller voir mon doc, il est super ! », j’ai riposté, très fier de conseiller Papa pour la première fois de ma vie.

– Oui, tu as raison mais je préférerais que tu viennes avec moi. Je n’ai pas envie de te laisser seul à la maison.

– Hé, dad, j’ai douze ans, remember! Je ne suis plus un bébé !

– Tom, tu m’obéis. Tu t’habilles et tu viens avec moi.

Depuis, je le boude. Il est vraiment con, ce père. Ca va ! Je viens suffisamment chez le doc, ce n’est pas la peine de me rajouter des séances supplémentaires. Je vais attraper le cancer, oui, à force de respirer les relents de cigare de ce cabinet !

La porte de la salle d’attente s’ouvre enfin. Yes, c’est lui : « Tom, tu peux venir s’il te plait ? Le docteur et moi, nous aimerions bien te parler… »

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