Article d’Anodine

Il s’appelle Steven, le ciel est son plafond et il peut vous parler autant des rouages de la crise financière que des accords de guitare de Jimi Hendrix. Vous le croisez tous les matins avant de vous élever dans vos buildings et vos hautes fonctions. A sa vue, vous vous rappelez les paroles de votre mère alors que vous n’étiez qu’un petit enfant promis à un grand avenir: « Travaille bien à l’école ! Sinon tu finiras balayeur ! Non, pire encore : comme le clodo du coin ! »

Selon toute apparence, tout va bien aujourd’hui. Vous ne vous êtes pas trompé de rôle et c’est un autre, celui là-bas par terre, qui a endossé le mauvais brassard du clochard. Vous respirez mieux. Et c’est presque léger que vous vous apprêtez à vous planter devant votre ordinateur les dix prochaines heures.

Steven, lui, pendant ce temps, boira sa bière au rythme des cumulonimbus changeants et ne regrettera rien de sa vie d’antan, c’est-à-dire la vôtre, celle que vous vivez actuellement. Il grattera sa guitare, heureux. C’est le seul jeu auquel il n’a pas renoncé. Pour le reste, il a dit adieu aux tours de passe-passe, aux camouflages de résultats, au double jeu, aux illusions d’optique ou aux mensonges fallacieux. Non, Steven n’était pas magicien autrefois. Il était tout simplement banquier.

C’est ce qu’il m’a expliqué lors d’un long entretien qu’il m’a accordé. Je vous laisse démêler la part du vrai et du faux dans ce discours imbibé d’effluves d’alcool. Peut-être n’est-ce après tout que fabulation et Steven aurait-il pu tout autant me prouver qu’il n’était autre que Mickaël Jackson. Qu’importe ! Voici l’histoire de cet homme déchu.

L’ascension de Steven avait été fulgurante au sein de la célèbre banque AIIG. Son sens inné de la spéculation, son audace aux jeux financiers et ses hautes prises de risques avaient toujours été hautement récompensés par des chiffres vertigineux. Peu à peu, à cette main d’or, on confia les produits financiers les plus toxiques et les maquillages de résultats les plus dangereux. Steven gagnait toujours et encore.

« C’était enivrant », me disait-il, « et plus rien n’avait d’importance si ce n’est gonfler encore et encore la montagne de billets. Que l’argent fût sale, peu importait ! Qu’il fût extorqué sur le dos même des clients, encore moins ! Qu’il fût créé totalement artificiellement n’avait aucune importance.

L’appât du gain est sans fin et jamais ne rassasie les appétits et la cupidité. C’est simple : plus c’est abstrait, et plus vous en voulez. Le désir de l’argent est insatiable, le goût du jeu enivrant. Très rapidement, vous ne pouvez vous passer ni de l’un ni de l’autre.»

Alors, quoi ? Qu’est-ce qui a interrompu la folle course de Steven ? La banqueroute bien connue de sa banque suite à l’éclatement des bulles financières ? Une escroquerie poussée trop loin que la justice n’aurait pu ignorer ? L’endossement d’un rôle trop grand pour lui, celui de bouc émissaire afin de satisfaire la plèbe ? Et le lynchage public consécutif de celui que l’on vénérait autrefois ?

Un peu de tout cela, oui. Et puis surtout, la disparition brutale dans un accident de voiture de celles qu’il avait presque oubliées : sa femme et sa fille. « A partir de ce moment-là, j’ai décidé de vivre chaque seconde de ma vie à plein temps. J’ai décidé de revenir à la philosophie grecque et de me contenter des désirs les plus simples. Dormir à ciel ouvert, ne vivre que de loisirs et m’enivrer tout mon soûl. Fini ma vie de chien ! Désormais je vivrai comme un homme. Je ne rejette pas la société, je suis juste sa marge. Même le clochard a une fonction sociale : celui de repoussoir. Encore une fois, tout est question de perspective et de jeux d’illusions. »

Vous voyez, il est terminé le temps des mélos à la Charles Dickens ou des grands romans à édification morale. Et si on ne lui avait pas volé sa guitare ce matin, Steven serait, selon ses dires,  « l’homme le plus heureux au monde ».

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