Le garçon du calendrier

Il a l’allure du calendrier de l’année prochaine que, par superstition, on n’ose pas ouvrir. Il habite en face de vous. Une fois, vous avez effeuillé ce type de calendrier et vous avez zieuté en douce la succession des mois à tenir et leurs promesses à venir. Ou non. C’est allé trop vite. Le plaisir de la découverte a été gâché par votre boulimie de savoir. Vous avez tout oublié.

Le garçon d’en face est arrivé peu après vous. Vous vous en êtes aperçue lorsque sa fenêtre habituellement fermée s’est ouverte. Et puis, il a surgi. Apparition humaine en vis-à-vis. Choc. Vous n’aviez plus d’intimité. Quelqu’un sera là pour vous observer, jour après jour. Vous ne pourrez plus vous balader nue. Vous ne pourrez plus rêvasser à travers la vitre. Le regard du garçon se posera sur vous et votre intérieur. Pour lui, vous serez plus que nue. Naked comme le dit si bien une langue étrangère et non nude.

Alors vous avez pris les mesures pour. Ou plutôt contre. Vous avez installé un store pour cacher la lumière et la vue de l’autre côté. La luminosité est un peu voilée mais vos secrets sont gardés. Dès que le garçon rentre, car vous le guettez désormais, vous baissez vos feux.

Parfois, au sortie de la douche, vous traversez la pièce presque en courant pour chercher vos habits. Il vous faut passer devant la fenêtre du garçon du calendrier. Vous voit-il ? Vous n’osez y jeter un œil mais vous ne résistez pas à revenir sur vos pas à plusieurs reprises. En tenue d’Eve. Pour sentir l’air. Et la possibilité de son regard, peut-être.

Vous gardez un très mauvais souvenir du jour où vous laviez vos carreaux. Il était là, impavide, à fumer une cigarette. Il vous a regardé droit dans les yeux. Il a planté son regard en vous. Vous auriez pu lui parler, en rire, enfin, cela aurait été si simple. Non, vous vous êtes accroupie, terrorisée. Pour vous cacher. Imaginant comme une enfant qu’il suffisait de se dissimuler pour ne plus exister.

Pire : vous avez brandi votre gant en caoutchouc rose comme un signal de détresse. Un drapeau blanc : s’il te plait, cesse de me mater ! Je suis vaincue. C’était le seul courage qui vous restait. Jouer un numéro de marionnette pour lui avouer votre impuissance à le dévisager. Puis, vous avez rampé jusqu’à votre chambre, haletante, et vous avez appelé la première copine qui vous venez en tête. « Viens, vite, je sens que j’ai le mauvais œil sur moi… » C’était bien sûr tout l’inverse. Vous ne manquez pas de mauvaise foi.

Quand vous rentrez désormais, vous regardez immédiatement s’il est là. Vous connaissez ses habitudes, ses horaires. Vous vous inquiétez de ses retards ou de ses accrocs à son emploi du temps. Il ne vit pas avec vous, il vit en vous. Et à minuit, le soir, sur votre calendrier, vous barrez toujours d’une croix la journée qui vient de s’achever.

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