Qui a peur du rouge, du jaune et du bleu ?

Les rumeurs courent dans l’hôtel sur la femme qui s’est jetée cette nuit du 12ème étage. Un chagrin d’amour, parait-il. Salle du petit déjeuner. Louise picore dans son assiette. Paul fume et parle.

– Parfois l’évidence est si grande que tu ne veux pas la voir. Tu ne peux pas. Tes yeux enregistrent mais ton cerveau refuse l’accès au sens. Ce que j’ai vu ce matin n’avait rien d’humain. Les stimuli extérieurs me parvenaient, excitant mes sens. Mais à la place du tableau pathétique d’une suicidée, je contemplais un rond bleu parfait, une tache rouge grandissante et des bouts de traits jaunes éparpillés. Des couleurs primaires, violentes et à peine atténuées par la douceur virginale de l’aurore.

La bouche pleine et les doigts luisants de la graisse de croissant, Louise prend sa tasse fumante et marmonne :

– Ouais, ouais, en gros, qui a peur du rouge, du jaune et du bleu ? Ce qui est surtout con, c’est qu’on n’a plus accès à la piscine. Avec tout ce bordel. T’inquiète, ça m’est déjà arrivé ce genre d’histoire. Je courrais au jardin public. Je m’approche d’un banc. J’y distingue deux formes emboîtées. Mes yeux comprennent immédiatement : un couple assis, la nana fait une fellation au mec. Moi, je me dis, non, ce n’est pas possible, pas ici. Je me trompe. Cela doit être un chien et son maître. Pas  une chiennerie exposée au grand jour. A 9h du matin. Je passe devant eux. Je les ignore. Comme anesthésiée. Ce n’est que quelques mètres plus loin quand j’entends une femme les apostropher et appeler à l’ordre que je comprends avoir bien vu ce que je ne voulais pas voir. Bon, tu veux ton croissant ou je peux le prendre ?

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