Les gauchers sont des génies

Ca y est, Anodine avait la solution ! Depuis son arrivée au bureau, son écran d’ordi était resté désespérément vide. Il n’y avait rien à faire : impossible d’écrire quoi que ce soit sur les dérives adolescentes de l’héritier de la couronne ou les dessous affriolants de la femme du président. Elle ne voyait qu’une chose : le regard délavé de son clochard, prêt à définitivement jeter l’éponge dans la Tamise…

La basse-cour des collègues jacassait autour d’elle. La boss de Salace Mag fumait ses pétards dans son bocal de verre. Les stagiaires travaillaient comme des forcenées à des tâches inutiles. Les coursiers passaient livrer les dernières photos volées. Les plantes vertes jouaient leur rôle de plantes vertes. Et Anodine se rappela soudain qu’elle était journaliste.

Ni une ni deux, elle prit ses affaires, son enregistreur et l’ascenseur. Elle descendit, l’esprit en feu et plus sûre d’elle que jamais. Au coin de l’immeuble, son clodo n’avait pas bougé et fixait, toujours hébété, l’absence de sa guitare. Anodine l’accosta : « Monsieur, est-ce que vous me permettez de vous interviewer ? »

Elle s’était préparée à tout, qu’il lui rît au nez, qu’il la rabrouât ou l’insultât mais sûrement pas qu’il acceptât si dolemment. « Oh, si vous voulez, au point où j’en suis… Mais à une seule condition que vous me payez une bière au pub d’à côté. » Anodine n’avait aucune idée de ce qu’elle faisait, elle acquiesça. Steven continua : « Et tiens, aidez-moi à me relever ! J’ai bien peur de ne pas y arriver seul… »

Le souffle coupé, Anodine lui prit le bras qu’il lui tendait. Pour la première fois, elle le vit debout. Son corps était étrange : immense mais recroquevillé comme un raisin sec, décharné mais avec un gros ventre d’africain affamé. Elle comprit vite que son acolyte n’aurait pas assez de force pour marcher seul et qu’elle devrait le conduire bras dessus dessous jusqu’au pub. Alors, il lui fallut bien respirer. Elle fut surprise de constater qu’il ne sentait pas si mauvais.

– Je m’appelle Steven.

– Et moi, Anodine.

– Eh bien, je vois que je ne suis pas le plus malchanceux de tous ici. Ce n’est pas pour dire mais on ne vous a pas gâté avec un prénom pareil !

Ce genre de remarques, Anodine en soupait tous les jours. Elle serrait alors les dents et pensait à sa mère : « Ma fille, tu devrais plutôt me remercier. C’est grâce à ce prénom que tu iras loin, je te le garantis. A ton avis, pourquoi les gauchers sont-ils des génies ? Justement parce qu’ils ont surmonté leur handicap initial et développé des capacités supérieures à la normale ! Allez, ma petite Anodine, n’oublie pas que ton prénom est magnifique et que tu es bien plus forte que tous ces sarcasmes. »

Pour une fois, Anodine ne chercha pas à être plus forte. Elle se contenta de sourire tristement à son interlocuteur et dit :

– Oui, je sais. Mais c’est ma mère qui l’a choisi.

– Ben, changez ! De prénom, je veux dire ! Parce que de mère, malheureusement, ce n’est pas possible.

Ils entrèrent dans le pub. Les deux piliers de comptoir de 10h s’étonnèrent à peine de ce couple discordant : lui, une sorte de débris humain, vestige noble de ce qui fut sûrement un jour, elle, une jeune fille aux traits doux et encore hésitants, à la tenue agressivement féminine. Ils allèrent s’asseoir dans un coin.

– Je peux vous demander pourquoi vous avez accepté ?, demanda Anodine avant de mettre en marche son enregistreur.

– Arrêtez de me demander en permanence l’autorisation. Vous êtes française ou quoi ?

– Pardon, je suis désolée.

– Vous recommencez…

– Pardon, non, mais pourquoi ?

– Parce que vous me l’avez demandé.

– Et vous ne voulez pas savoir pourquoi je veux vous interviewer?

– Non, c’est votre affaire. Ca fait longtemps que je ne me soucie plus des désirs d’autrui, vous savez. Je ne m’embarrasse plus des autres depuis belle lurette! I’m free!

– Pourquoi alors m’avoir dit oui ?

– Pour la bière !

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