Un cadavre sans peignoir

Petit matin, Paul sort sur le balcon. En face : la montagne majestueuse et endormie. Paul respire et ouvre doucement les yeux. Il ne lui reste plus que quelques secondes avant de voir le cadavre sans peignoir. Plusieurs étages plus bas, par terre, entre les transats et devant la piscine : un corps nu, étendu, écrasé. Tache écarlate. Paul retourne précipitamment dans sa chambre, sa pénombre, son terrier.

Vérification absurde. Louise, est-elle toujours bien  ? Surtout l’empêcher de sortir au dehors, c’est interdit… Non !, halète-t-il. Prière hachée. Les mots restent dans la caverne de sa bouche, sa glotte est figée. Qu’importe, sa compagne n’entend rien, elle dort encore. A quoi bon l’informer ? Réflexe idiot. Pour se donner le privilège du morbide ? Ou pour montrer à voir ce qu’on voudrait précisément dissimuler ?

Allez, encore un dernier coup œil. Se saisir de l’affreux. Le contempler du haut de sa terrasse. Protégé. Du vide qui nous sépare. Le cadavre vient d’être découvert et le personnel « s’affaire » autour d’elle. C’est une femme, bien sûr. Bizarre : les femmes ne sont-elles pas plus enclines à s’administrer la mort doucement? Aux hommes les armes à feu, aux femmes les cocktails médocs et alcool… Encore une distinction arbitraire et sexiste : aux hommes l’action et la témérité, aux femmes la passivité et l’indolence ?

Il énumère des suicidés connus pour vérifier la validité de cette hypothèse. Colonne de droite, les hommes, colonne de gauche, les femmes. Objet : établir le degré de violence de la mort qu’on se donne selon l’appartenance de son sexe.

– Deleuze, défenestration (cela l’avait choqué à l’époque, mais finalement quoi de plus cohérent pour un philosophe ?)

– sa tante Agnès, jetée sous un train (le complexe Anna Karénine…)

– Marilyn Monroe (suicidée de médocs ?)

– le père de Joséphine, pendu…

Paul ne compte que les suicides réussis, c’est entendu. Match nul entre les deux sexes. Finalement, il se dit que toute mort qu’on s’administre est violente, qu’on soit homme ou femme, qu’on mélange des substances illicites ou qu’on ouvre la fenêtre, rien n’y change …

Il se souvient de cette photo de William Klein, de cet homme (lui-même ?) dressé comme une proue, sautant du premier étage d’un pavillon de banlieue… Instant suspendu, encore magique, qui contredit la réalité existante et à venir… Il ne tombe pas, il s’apprête à s’envoler. Défi à la pesanteur ou à la laideur du quotidien? Car vous n’irez jamais très loin, si ce n’est dans le ridicule, en enjambant la fenêtre de votre rez de chaussée.

Et si on comptait ses morts le matin pour se réveiller comme les moutons le soir pour s’endormir ? Ne faudrait-il pas mieux compter ses conquêtes ? Mais rien ne lui vient, à part des danseuses en robes rouges échappées d’un spectacle de Pina Baush sautant malencontreusement d’une fenêtre… Stop!

Soudainement, il a faim, très faim. Il a envie d’une tortilla chaude, doucereuse et salée, accompagnée d’un mousseux café con leche. Et s’il réveillait Louise ?

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