Le porte-clef Mickey

Anodine n’avait plus rien de l’allure droite et fière de la yuppie prête à dévorer le monde et les hommes. Il était 8h37 et elle était immobilisée devant ce clodo avachi qui, lui aussi, avait abandonné son allure crâne de poteau humain qu’on salue au passage chaque matin avant de travailler. Ce poteau humain devait aller très mal pour oser déranger Anodine, lui parler et dérailler leur mécanique matinale de salutations respectueuses et bien distantes.

Anodine aurait préféré ne pas voir les larmes de Steven lui monter aux yeux ni entendre sa voix tremblante lui confier : « Ils m’ont volé ma guitare, ces salauds ! Cette nuit… Merde, c’est la seule chose à laquelle je tiens sur terre et ils me l’ont prise, ces connards ! Je suis désolé, Madame, de vous importuner avec cela et de si mal parler…Mais… »

Anodine ne réussit qu’à émettre un petit « oh non » commisératif. Steven, levant les yeux vers elle, continua : « Je me méfiais depuis un moment. Je ne suis pas naïf, vous savez ! Regardez, j’avais créé tout un système d’attache à partir d’un collier autour de mon cou et d’une chaîne à laquelle elle était reliée. Regardez, tout ça tenait avec mon porte-clé Mickey. Et merde ! Ils ont quand même réussi à me le prendre pendant que je dormais et je n’ai rien senti… Quel idiot !

Putain ! Je ne demande rien, moi. Le ciel est mon plafond et je n’ai jamais été aussi libre de ma vie. J’ai renoncé à tout, vous savez. Aux besoins, même le plus élémentaire, même celui de bouffer. Aux désirs aussi. A toute cette arlequinade. Il n’y a que deux choses qui me retiennent encore : la bière et ma guitare. Oh Madame, ils ne pouvaient pas me faire ça… Pourquoi m’ont-ils fait ça ? »

Il allait vraiment s’effondrer là, devant elle, à ses pieds. Anodine se concentrait sur le porte-clé Mickey qu’il lui montrait pour garder constance et ne pas sentir sa révolte contre tant de bête méchanceté. Vite, elle devait se raisonner, sinon elle finirait aussi par s’asseoir à ses côtés. Elle pensa à ce que dirait sa mère : « C’est la loi de la rue. C’est lui qui l’a choisie. C’est sa liberté. Il doit aussi en payer les contraintes et les risques. »

Mais on a beau vouloir être dur, il y a parfois l’être humain qui surgit en nous. Anodine avait la gorge serré et elle avait honte sans comprendre pourquoi. Elle balbutia maladroitement, du haut de ses talons assassins : « Je suis vraiment désolée pour vous… Euh… Dites-moi si je peux faire quelque chose… »

L’homme sans guitare reprit son aplomb et lui répondit : « Vous allez être en retard. Excusez-moi, je ne voulais pas vous déranger. Ca va aller. Merci de m’avoir écouté. »

Soulagée qu’il lui donnât congé, Anodine lui adressa un timide sourire et l’abandonna. Elle s’enfuit, le cœur et le cerveau tout emmêlés. Avancer, il fallait avancer. Oublier, il fallait oublier. Travailler, il fallait travailler. Pour ne pas vaciller, Anodine se raccrocha non pas à des oreilles de Mickey mais au sourire de son éboueur et à sa promesse de bonheur à cueillir ce soir…

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