Ils m’ont volé ma guitare, ces salauds !

Ce matin, Anodine avait une envie de vivre qui galopait dans tout le corps. Et pour cause, elle avait rendez-vous le soir même avec le beau et flegmatique Phil, croisé la veille au pub du corner. Elle en soupirait encore et en avait presque oublié la profession de sa nouvelle target : éboueur.

Phil lui avait ainsi expliqué en long et large qu’il avait créé une entreprise spécialisée dans le décollage des chewing-gums laissés sur le pavé. « C’est incroyable le nombre de chewing-gums que les gens crachent dans la rue de la cité ! », lui avait-il déclaré entre deux gorgées de bière. Rien d’étonnant donc qu’il en ait fait un business si florissant…

De tout façon, on ne choisit pas un homme sur son CV, se dit Anodine. Elle se rappelait surtout le geste qu’il avait eu, une caresse délicate et furtive sur son ventre. C’était si bon ! Elle souriait bêtement en se maquillant. Il avait un regard si craquant qui pétillait comme du coca-cola… Ah !  Il fallait vraiment qu’elle se fasse belle pour cette date !

Et puis qui était-elle pour lui reprocher son métier ? Ne faisait-elle pas le même dans son journal à ragot ? Ramasser la merde des people derrière leur dos. Oui, mais c’était drôle après tout. Il fallait plus les inventer que les répertorier ces vices cachés, emprunter des histoires tordues à la tragédie grecque ou reprendre les scénarios improbables des soap opéra. Additionnez tout cela et vous saurez tout sur la vie privée de Mister X, pourquoi la célèbre A trompe B avec C et si la bad girl J va enfin sortir de sa rehab ! Anodine en conclut qu’elle s’amusait bien à fabuler tout cela. Décidemment elle était vraiment de bonne humeur aujourd’hui.

Avant de partir, elle fit un crochet par la cuisine et lança un au revoir théâtral à sa coloc Anna et son austro-pakistanais. A son allure, Anna comprit immédiatement qu’il y avait un homme qui l’attendait ce soir. « Ca sent le sexe ! », dit-elle en riant. Son DJ, lui, se contenta de rester scotché au décolleté pigeonnant d’Anodine comme s’il voyait des seins pour la première fois. Ragaillardie, elle partit sous leurs sifflements admiratifs, femme et conquérante : « Hé, hé, je rentrerai peut-être tard… »

Elle sauta dans le bus de 7h40, mit ses écouteurs et rêva jusqu’à son arrêt. 8h34, elle descendit du bus, courut pour le plaisir sur le pont. Le monde lui appartenait ce matin. Elle s’apprêta à jeter son sourire le plus éclatant au clodo du coin avant de prendre l’ascenseur pour Salace mag.

Mais elle fut stoppée dans son élan par la mine déconfite de son clochard et son regard inhabituellement vide. Pour la première fois, il l’interpella : « Ah, Madame ! Ils m’ont volé ma guitare, ces salauds ! »

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