Attention, ce que nous écrivons arrive

Le goût du chocolat dans la bouche m’a donné la force d’ouvrir, enfin, les cahiers que ma femme m’avait laissés. J’avais dix-sept heures à tirer jusqu’au prochain rendez-vous d’hôtel. J’ai tué le temps, j’ai lu.

« J’attends ton retour impatiemment. Nous sommes en été, il n’y a aucune raison que tu reviennes. J’ai tellement envie de toi. Etre ton passe-partout. Même si je ne suis que ton passe-nulle part au fond…

Je suis en train de lire une BD, Le cahier bleu. Un homme amoureux écrit à la femme qu’il aime et qui l’obsède. Il pense ainsi pouvoir s’en délivrer. Sache que je suis obsédée par toi et en te l’écrivant, je ne le serais plus. L’écriture, une catharsis ? Je suis à la page 32. Le meilleur est à venir.

Page 54. Mauvaise nouvelle. Louise, la femme aimée reçoit le cahier bleu. Elle se sent trompée, trahie. Elle quitte son auteur. Dois-je continuer ? Attention, ne confondons pas nos intrigues : le cahier bleu atterrit dans les mains de Louise par l’action malveillante du rival. Le cahier bleu n’était pas destiné à être lu par l’objet désiré. Ce cahier rouge, si.

Aimer, c’est comme écrire. Tout est question d’abandon.

Entre nous, c’est la guerre des tranchées. Celles qui charrient le sang dans nos veines, nos tempes, nos esprits, nos sexes. »

J’ai refermé violemment le cahier. C’était si loin. Vingt ans déjà. Une histoire cousue de fil blanc et pourtant toujours aussi incompréhensible.

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