Trou

Il est devant moi, voûté. Ce n’est pas de sa faute. Ce sont encore les autres qui l’ont obligé à venir là. Il porte une odeur d’after-shave comme les pères d’autrefois. Trace d’une virilité perdue. Son haleine est doucereuse, sa voix douloureuse. Cet homme n’a aucune envie d’être avec moi. Il tripote ses mains sous la table. Comme sa pensée, il ne sait pas quoi en faire. Je le distrais, détourne son attention et l’interroge sur des futilités. Quelle est sa couleur préférée ? Fromage ou plutôt dessert ? Enfin, il réagit.

– Désolé, on va continuer encore longtemps comme ça ?

– Oui.

– Excusez-moi mais ça me gêne…

– Quoi…

Il saisit la première perche qui passe dans son esprit même si c’est la plus fragile, la plus risquée.

– Parce que vous êtes aveugle, voilà ! J’ai l’impression que vous voyez à travers moi.

Je me mords les joues pour ne pas rire et réponds :

– Ah, je vois…

– Je peux vous demander une chose, une chose seulement. Vous pourriez enlever vos lunettes ?

– Pourquoi ?

– Pour vous voir, vous.

Et il voudrait pas aussi que je lui montre mes seins pendant qu’il y est ? Pourtant j’accepte. Pour répondre à sa frondeuse insolence, je riposte par la nonchalante impudeur. Après tout, je m’en fous. Je suis depuis longtemps bien au-delà du regard. Il ne dit rien. C’est pire. J’ai l’impression d’être désignée du doigt et moquée comme si j’avais un trou à ma culotte.

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