La psychologue aveugle

Je me tripote les mains sous la table. Elle en face de moi porte des lunettes noires comme une voyante qui voit ce que je suis. Je n’aime pas ça. 11h du matin, rendez-vous chez la psychologue du travail. Mme Kieffer, jeune quinqua aveugle, est censée m’orienter pour mon changement de carrière. Celui décrété par le plan de reclassement général.

Depuis vingt minutes, on tâtonne. Ces questions sont stupides. Est-ce que je préfère prendre le fromage ou le dessert ? Qu’est-ce qu’on en a foutre ? On n’est pas chez l’homéopathe ici et ce n’est pas ça qui va me donner ma becquée demain. Je perds mon temps. Envie de sortir d’ici, de tout envoyer en l’air. Alors, je dis :

– Je suis gêné.

– Pourquoi ?

– Peut-être parce que vous êtes aveugle…Ca me met mal à l’aise.

– C’est ce que je vois.

Je reste coi. Con. Là, un point pour elle. Elle vient de m’en boucher un coin. Je riposte.

– Vous pouvez enlever vos lunettes ?

– Pourquoi ?

– Pour voir ?

Elle ne se défait pas. Il me semble que cela l’amuse même. Elle cache comme elle peut le sourire qui s’esquisse à ses lèvres et me montre en toute impudeur ses yeux qui biglent, morts, noirs et bleus. Perçants.

– Bon, on peut reprendre l’entretien maintenant ?

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