Vide-clef

A peine est-il entré, à peine a-t-il frôlé mes lèvres qu’il jette ses clefs dans la coupelle vide du corridor. Il adore ça. Il procède toujours de la même manière. A son arrivée, Robert sonne. Je m’approche, j’entends son souffle exacerbé par la montée enfilée des cinq étages et les bruits de la cage d’escalier, je glisse mon œil dans le judas, sachant que je n’aurais pas le temps de tourner la poignée, qu’il préférera rentrer en force, ayant prévenu de sa présence, et s’inviter derechef chez moi en introduisant la clef dans ma serrure. Je feins la surprise, la porte s’ouvre, nous nous retrouvons nez à nez, il prend ma bouche et balance aussitôt ces clefs dans le réceptacle prévu à cet effet. Il n’a jamais connu ça, me dit-il, enthousiaste. Je ne sais jamais très bien s’il parle de nos retrouvailles amoureuses ou de mon vide-clef. Au fond, c’est un peu la chose. Une histoire de rentrer et de se vider.

Puis, il se dirige vers la baie vitrée et contemple le port gris de Dunkerque. Moi, je me rhabille. J’aime son odeur. On sent plus qu’on est vieux, lui autant que moi. L’animalité nous est moins étrangère. A l’ombre de la mort, nous avons moins peur d’être ce que nous sommes. Robert prononce le nom de la ville, s’amuse de ses sonorités déplaisantes et en contemple l’obscure poésie. Il se rappelle qu’il a faim et me demande si j’ai quelque chose à manger. Non, je n’ai jamais été cuisinière. Ce n’est rien, il me confond parfois avec ma sœur. La tendresse entre nous pardonne ses griffures maladroites et ses sauts de mémoire intempestifs.

Alors, on sort manger dans un resto de la plage, L’entre ciel et mer ou Aux vendanges tardives. Il prend des moules-frites, moi du homard bleu. On ne dit rien. C’est aussi simple que cela.

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