Julia

Rentrées du bac à sable. Manon est couchée. Je me suis acheté des clopes. Je fume. La première fois depuis cinq ans. J’en parlerais à un confrère plus tard. En attendant, je contemple les volutes de fumée et m’oublie. Laurent n’est pas rentré. Il n’est que 22h22. L’heure amoureuse n’a pas encore sonné pour lui. Il est embarqué sur son bateau professionnel. C’est ça de sortir avec un geek. On devient femme de marin.  Avec ces sortes d’extra-terrestres qui oublient le manger, le boire, le dormir, le baiser. Le temps. Avec lui, tout est immatériel. Rond et léger comme des bulles. Du pur esprit. De la pure perte aussi ? Je me le demande parfois. Qu’est-ce qu’on nous bassine avec la Génération Y !  Tu parles, Y…comme Y-a-plus-personne-ici?

Je deviens conne. J’ai tort. C’est Henry Miller qui le dit. Il n’y a que les Français qui prennent pour insulte le sexe de la femme. Espèce de con !

Mes idées deviennent filandreuses. Moi, je ne viens pas de ce monde-là. J’ai encore l’odeur des vaches dans le pif et les blagues des gens du pays. De plus en plus. Je me dédouble. Face A, parfaite bobo intégrée, mère de famille qui veille au grain de sa peau et à ne pas éparpiller ses pensées. Face B, sorcière boueuse qui discute avec son chat noir et ses cartes miroirs.

Longtemps, j’ai hésité entre devenir médecine et voyance. Je n’ai jamais tranché le dilemme. Je suis devenue psychiatre.

Je sais donc que non seulement je suis en train de céder à ma mélancolie mais aussi à ma schizophrénie. Il y a la vieille femme en moi qui réclame son dû.

Et puis, ça ne lui plait pas, cet appartement de 300 mètres carrés, elle s’y perd. Je lui ai pourtant laissé des repères. Des œuvres d’art. Celle que je préfère est celle d’un crâne luisant en scarabées verts de Jan Fabre. Un tardif flamand. Comme moi.

Mon Iphone vibre. Message de Laurent. Il est sur la route.

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