Chambre 215

Milena est belle. Milena minaude. Milena se dénude. Milena n’est celle que l’on croit. Milena est trop sensible oui, mais si forte. Milena est comédienne. Afféterie et épanchement, à tout va, en veux-tu, en voilà ! Quelle idée de sortir avec une actrice… Je commence déjà à m’ennuyer de ce projet quand Milena propose de changer de lieu de tournage.

– Cette fois-ci, tu viens avec moi à l’hôtel et tu me filmes en plein travail.

– Je croyais que c’était hautement confidentiel. Que personne ne devait connaître l’identité de la cliente mystère. Tu veux que je « floutte » l’image ou préfères-tu porter un loup ? On va se croire dans Eyes Wide Shut. Hé, hé, ça devient croustillant… On fait du docu X maintenant ?

– Fais pas l’idiot, c’est pas un reportage pour un France Culture ! Viens et tu verras.

Hôtel Bergson. J’installe le matériel. Milena se prépare dans la salle de bain pour la première prise.

– T’es prête ?

– Presque. Et toi ? Tu as bien mis la caméra en face de la fenêtre ?

– Oui, je t’attends.

Elle sort et se glisse derrière les rideaux.

– Ca tourne !

– Milena, tu n’es pas sur l’image. Sors de ta cachette.

– C’est exprès. Contente-toi de filmer et tu verras.

J’obéis aux ordres de Madame. Gros plan donc à contre-jour sur le rideau en toile de Jouy de la chambre 215. La voix de Milena s’élève. Je n’y crois pas mes yeux. La tenture prend vie face à moi :

– Bonjour, je suis le rideau de la chambre 215. C’est moi que l’on tire le jour pour faire la nuit. J’amène les baisers et les caresses. Parfois les amants sont trop pressés et m’oublient. Ceux-là n’ont peut-être rien à cacher. Ou aiment exhiber leur plaisir. Ce que je préfère encore, c’est lorsqu’ils viennent tout contre moi. Se frotter. Se lover.

Pendant les heures noires sans sommeil, je suis là pour rassurer les insomniaques. Ils plongent dans mes motifs indiens, gambadent aux côtés de mes chasseurs ou se rêvent esclaves, capturés par des méchants colonialistes. J’offre tous les scénarios possibles. Au choix. Mes scènes sont mouvantes et s’adaptent à l’imaginaire de chaque visiteur.

Je tombe au ras de la moquette. Je ne suis que plis qu’on déplie et déploie. J’ai ma petite musique à moi. Parfois, j’aspire à m’envoler. A travers la fenêtre. Voir de l’autre côté. Me défenestrer. Comme Gilles Deleuze. Mais qui sait, si j’avais été là, moi, peut-être l’aurais-je retenu dans sa chute? Je voile la souffrance des hommes et dévoile les désirs des femmes.

 

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